Victoires de la musique 2020: Pourquoi le rap n'a pas tout perdu

La 35e édition de la cérémonie, qui se tiendra ce vendredi soir, se passera entre autres des catégories spécifiques au « rap » et aux « musiques urbaines »

Les Victoires de la musique auront-elles un goût amer ? Alors que la 35e cérémonie se tiendra ce vendredi soir à la Seine musicale à Boulogne Billancourt (Hauts-de-Seine) et sera retransmise en direct sur France 2 et France Inter, des critiques fusent autour de la nouvelle formule de la remise de prix. Pour cause, si le collège de votants a été élargi, passant de 600 à 900, le nombre des catégories a été raboté, passant de 13 à 8. Les victimes de cette refonte ? Les genres musicaux telles que les musiques du monde (désormais représentées lors d’une autre cérémonie, celle des Victoires du Jazz) ou les musiques électroniques.

Les musiques dites « urbaines » en font doublement les frais. Adieu la Victoire de « l’album rap » et celle des « musiques urbaines », les artistes concourent désormais dans des catégories beaucoup plus généralistes telles que celle de la « chanson originale » ou de « l’album de l’année ». Ainsi, parmi les 21 artistes nommés dans les huit catégories cette année, seulement trois artistes rap ont réussi à se faire une place :  Lomepal (nommé en « artiste masculin » et « album de l’année »), Nekfeu («album de l’année ») et PNL («création audiovisuelle »). Un constat surprenant quand on sait que le rap est l’une des musiques les plus écoutées des Français. Les rappeuses et les rappeurs sont-ils les grands perdants de ces 35es Victoires de la musique ?

Le rap noyé dans la pop ?

« Nous nous sommes posé la question de la légitimité et de la lisibilité avec des catégories qui étaient parfois mal comprises, explique à 20 Minutes Romain Vivien, le nouveau président des Victoires. Un certain nombre de producteurs et d’artistes ne se sentaient pas du tout représentés dans telle ou telle catégorie, ou ne comprenaient pas pourquoi ils devaient être dans un genre précis. On a décidé de simplifier et de se concentrer sur moins de catégories, de traiter tous les artistes de la même façon. » Cette refonte étonne Olivier Nusse, président d’Universal Music France. « Ces catégories rap avaient été créées à l’initiative de Natacha Krantz [la précédente présidente des Victoires], qui est la directrice de notre label Mercury. Une initiative portée par l’ensemble de la maison que je représente, parce qu’elle donnait l’occasion à des artistes qui se révélaient – et dont certains avaient des succès assez retentissants sur le marché de la musique en France –, de pouvoir, une fois par an, être reconnus comme étant ceux qui portaient en partie ce marché. » Pour Eloïse Bouton, journaliste et fondatrice de Madame Rap, le nouveau dispositif relève de « l’invisibilisation systématique » de cette musique, comme elle le déplore auprès de l’AFP.

Mehdi Guebli, directeur général du Bureau des artistes et manager de plusieurs rappeurs dont Sofiane et Vald, est plus nuancé. « Le côté positif c’est que la musique urbaine n’est plus segmentée et est [désormais] considérée au même titre que n’importe quelle autre musique. Le côté négatif, c’est que ces projets vont se retrouver noyés. Cela va être plus compliqué pour eux d’émerger ou de remporter des prix au niveau de cette compétition. »

On peut saluer une certaine forme d’équité dans cette nouvelle formule (« que le meilleur gagne ») et se réjouir qu’un rappeur comme Lomepal puisse prétendre au prix de « l’album de l’année », au même titre que Philippe Katerine et Alain Souchon nommés dans la même catégorie. Il n’empêche que cela complique les possibilités de se frayer une place parmi les poids lourds du paysage musical français. En comparaison, de l’autre côté de l’Atlantique, les Grammy Awards misent sur la variété et comptent plusieurs dizaines de catégories.

Représentation et diversité

Comment s’assurer, alors, de la représentation de ce genre musical dont la popularité n’est plus à démontrer en France et dont les projets riches et variés foisonnent ? Six artistes « urbains » étaient en lice aux Victoires l’an dernier, contre trois cette année. « Le vrai fond du problème, ce n’est pas vraiment la considération de l’urbain dans les Victoires mais surtout le fonctionnement en lui-même, estime Mehdi Guebli. Qui sont les votants ? Le panel est très large, chacun va tirer la corde vers ses projets, ce qui est normal, mais ce sont des gens qui ne sont pas forcément sensibles à l’urbain ou qui ne sont pas forcément légitimes à voter pour déterminer si un projet est meilleur qu’un autre. » Rappelons que sur l’ensemble des 900 votants, si 200 sont issus du grand public, la majorité est constituée d’artistes et de professionnels de la musique (interprètes, compositeurs, producteurs, agents, programmateurs, etc.).

Côté rap seuls deux artistes solo et un duo ont réussi à atteindre la liste finale des nommés des Victoires. On ne peut qu’observer un manque cruel de représentantes féminines du rap ainsi qu’un manque de diversité. « Il y avait beaucoup d’artistes représentants de la diversité, notamment de la musique urbaine, qui ont fait partie de la présélection après le premier tour de votes, informe Romain Vivien. Force est de constater qu’après le deuxième il en reste peu. Lomepal, Nekfeu et PNL sont nommés. Est-ce que c’est assez et que ça représente suffisamment la diversité ? Probablement pas. Les artistes nommés sont-ils tous légitimes ? Probablement que oui. Est-ce que la problématique vient des catégories ou des votants ? » Cette question, qui concerne l’ensemble des catégories, risque d’être toujours d’actualité l’an prochain.

« Le rap vit très bien sans les Victoires »

Mais, après tout, une Victoire est-elle si importante que ça dans la carrière d’un artiste ? La cérémonie peut dynamiser les ventes de disques – via la réédition d’un album estampillé « Victoire de la musique » par exemple – et offre avant tout une belle vitrine télévisuelle aux artistes qui se produisent en prime time sur France Télévisions. « Si les prestations sont remarquables, ça a un côté assez prescripteur et on sait qu’après le relais de la presse est assez important », confirme Olivier Nusse. Mais gardons en tête que la consommation musicale du public des Victoires, ne reflète pas forcément les grandes tendances de la musique en France.

« Il faut aussi penser que la chaîne de télé s’adresse à une cible, ajoute Alexandre Kirchhoff, le directeur du label Capitol où sont signés beaucoup d’artistes rap. Cette cible écoute-t-elle du rap ? Le fait de voir du rap ce vendredi soir n’aurait probablement pas changé les ventes du rap, mais cela aurait constitué une forme de reconnaissance institutionnelle pour ces artistes extrêmement populaires auprès des jeunes. » Sans compter que des séquences comme le 113 débarquant en 504 sur le plateau des Victoires avaient en tout cas le don de donner un sacré coup de peps à la cérémonie.

Difficile de savoir qui a le plus à perdre dans cette histoire… « Le rap vit très bien sans les Victoires », affirme Mehdi Guebli. Et d’ajouter : « Quand un artiste du rap gagne des prix, c’est tout le rap qui gagne aussi. Forcément il y a des projets qui vont retenir l’attention du panel, mais au final est-ce que cela nous empêche de sortir des albums, de remplir les plus grandes salles de France (Accor Hotel Arena…), d’être en tête d’affiche des festivals les plus importants et en haut des charts chaque semaine ? » Non. Une réponse réconfortante, c’est déjà ça de gagné.

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