Ambronay 2021 : quand la rencontre de la musique baroque et de la danse hip-hop fait des étincelles

Dimanche 19 septembre, peu avant midi. Dans l’une des salles de spectacle du Festival d’Ambronay, la Salle polyvalente accrochée au village, les bravos pleuvent, l’applaudimètre s’envole, le public est bouleversé par ce qu’il vient de recevoir. Quarante minutes de musique baroque du 17e siècle du Concert de l’Hostel Dieu, accompagnée par la breakdance fiévreuse de Jérôme Oussou – à moins que ce ne soit l’inverse.

Rallumées les lumières, la directrice du festival Isabelle Battioni, spectatrice de ce show novateur comme tombé du ciel, ne peut retenir ses larmes d’émotion. « Ce danseur rend visible aujourd’hui une musique d’hier. Ce sont des moments d’une grande beauté, qui vous rendent plus humains », lâche-t-elle.

Jumelage avec Mourad Merzouki, le chorégraphe du hip-hop

Mais que s’est-il passé ? L’histoire d’Ambronay n’est pas exempte, loin s’en faut, de standing ovations et autres moments d’euphorie, mais ici, comme l’explique Isabelle Battioni, « ce sont des gens qui ne viennent pas nécessairement à l’Abbatiale ». Entendez ce ne sont pas les férus habituels de musique ancienne. Et surtout, un vent de modernité vient de souffler brusquement sur l’abbaye.

Le spectacle donné, Fugacités  #1, diffusé en direct (et disponible depuis) sur france.tv/culturebox, est l’un des fruits du partenariat imaginé cette année avec Pôle en scènes, l’entité culturelle de Mourad Merzouki (le chorégraphe qui a donné ses lettres de noblesse au hip-hop) située à Bron, à moins d’une heure de route de l’abbaye. Pour les deux structures c’est du gagnant-gagnant : Merzouki poursuit une exploration artistique déjà entamée dans Folia (en 2018) entre danse urbaine et univers baroque. Et le délégué artistique d’Ambronay, Pierre Bornachot, tout autant que lui à l’affût de métissages, saisit une nouvelle occasion d’élargir le public du festival qui a passé le cap de la quarantaine.

« Nuit baroque hip-hop » à Bron

La collaboration prend forme dès samedi 18 septembre lors d’une Nuit baroque hip-hop au théâtre de Merzouki à Bron, dont tous les lieux sont exploités. À commencer par l’esplanade face à l’entrée, où non loin d’un grand carrefour, le danseur Jérôme Oussou déploie ses figures acrobatiques au sol ou en l’air sur les musiques de Vivaldi, Playford ou Purcell face à un public éclectique mais manifestement acquis. Ce n’est qu’un avant-bouche.

Plus tard, dans une grande salle à l’intérieur, les musiciens et chanteurs des « Traversées baroques » dirigés par Etienne Meyer interprètent les œuvres de compositeurs baroques espagnols partis dans le Nouveau Monde, de Lima à Cuzco. Découverte du grand répertoire : récits de guerre, œuvres sacrées (un splendide Salve Regina), ambiances de fête. Avant que des danseurs de la compagnie de Mourad Merzouki ne fassent irruption, presque par effraction, parmi les musiciens. Déplacements rapides de part et d’autre de la salle, danses au sol, figures sur la tête (des « freeze »), les breakdancers n’interagissent pas avec l’ensemble mais évoluent sur une musique qui semble faite pour eux.

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La symbiose baroque hip-hop relève presque de l’évidence. « Sur le papier, on peut penser que ce sont des mondes éloignés et finalement on se rend compte qu’il y a beaucoup de similitudes avec ces rythmes binaires, les boucles, les mélodies… », acquiesce Mourad Merzouki.

« Mais est-ce si étonnant ?, s’interroge le chorégraphe. La musique baroque est, au départ, pensée pour la danse. Le hip-hop est une danse jeune, une danse populaire, comme l’ont été par exemple les tarantelles de l’époque baroque dans le sud de l’Italie. C’est le peuple qui danse, il y a ce rapport à des corps qui sont des corps de monsieur et madame tout le monde, et le hip-hop, c’est exactement la même chose ».

Dans une autre salle, la pièce Trio est une pure merveille. Trois univers, une viole de gambe (remarquable Lucile Boulanger), une danseuse classique (Mathilde Devoghel) et un smurfeur (Aymen Fikri) se scrutent, se jaugent, s’éloignent, pour un solo (bouleversant « mucropuls » du danseur, faisant trembler son corps de la tête aux pieds, tout en gardant le regard fixe dans le vide tel une machine) ou pour un duo (la danseuse est littéralement couchée sur le dos du smurfeur dans une figure qui évoque la métamorphose kafkaïenne). Jusqu’à la collision entre les trois. Poétique, forcément.

« On s’inspire mutuellement »

Dimanche, à Ambronay, la pièce Fugacités #1 déjà évoquée repose elle aussi sur une interaction entre le breakdancer, ici Jérôme Oussou et les musiciens de l’ensemble Concert de l’Hostel Dieu. Elle intégre cette fois une dimension également comique, compte tenu de la présence d’enfants dans le public. L’archet de la violoncelliste Aude Walker-Viry, les touches du clavecin de Franck-Emmanuel Comte, les mélopées au violon de Boris Winter, sont autant de traits d’union saisis par le danseur pour développer le spectacle.

Le chorégraphe Mourad Merzouki lui a donné le canevas, à lui d’improviser, s’appropriant la gestuelle et la musique de ses compères, du baroque allemand Von Westhoff à l’Anglais Purcell, en passant par le Français Farinel et l’Irlandais O’Carolan. « On s’inspire mutuellement, nous explique Jérôme Oussou. Les musiciens, de ma danse, c’est par moments plus rapide, plus énergique, ou alors c’est plus léger. Et moi, forcément, de leur gestuelle, vu qu’ils sont souvent assis, de leur façon de jouer et de leur musicalité ».

Oussou enchaîne ses footworks (mouvements de jambes au sol) et ses figures acrobatiques (jambes en l’air sur une seule main par exemple), avec autant d’adresse que de poésie. « Sur la musique baroque, ma danse devient plus légère, plus fluide, on est plus dans un ressenti. Je garde la musicalité et l’énergie du hip-hop, mais j’essaie de la faire fusionner avec le baroque« , ajoute le danseur. Devant les plus de 300 spectateurs médusés, la complicité des quatre artistes a quelque chose de magique.

« Arrêtons de mettre des barrières »

Que racontent ces chorégraphies ? « Rien, elles ne racontent absolument rien, se défend Mourad Merzouki. Ce que vous avez vu, c’est le plaisir d’être ensemble. Ce sont des images, des émotions qu’il faut laisser venir à soi, sans se poser de questions. Je n’ai pas travaillé sur un scénario avec un début, un milieu et une fin, j’ai simplement rapproché des mondes, j’ai essayé de faire dialoguer des corps avec des instruments, avec des musiciens. Libre au spectateur de se raconter sa propre histoire ».

Pour lui, le message est ailleurs. Le hip-hop, danse dite éphémère, sans avenir, méprisée jusqu’à il n’y a pas si longtemps, est aujourd’hui courtisé par la musique savante. « Comme quoi, il faut absolument arrêter de mettre des barrières, on a tous, les uns et les autres, à partager et à se bousculer, car le dialogue est possible. Quand on voit nos sociétés avec les malaises qu’on vit au quotidien, avec ces gens qui sont dos-à-dos, l’idée me plaît que l’image qu’on va retenir est celle d’une jeunesse issue des quartiers populaires qui partage une énergie positive, qui s’essaie à d’autres univers musicaux ». Et vice-versa.

Au festival de musique ancienne et baroque d’Ambronay, d’autres spectacles attendent les spectateurs de cette 42e édition, plus ou moins fidèles à la tradition. Mais une nouvelle mue vient d’être opérée. Durablement, sans doute.

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