Louise Trotter, directrice artistique de Lacoste : "Je suis rebelle. J'aime déplacer le regard, casser les lignes évidentes"

Première femme à la tête de la création de Lacoste, elle réinvente le vestiaire de la célèbre maison. Et préside le jury mode du Festival d’Hyères, dont Madame Figaro est partenaire.

Nommée directrice artistique de Lacoste en 2018, Louise Trotter a entrepris d’insuffler sa vision pop de la néobourgeoisie à cette maison historique, dont le succès originellement ancré dans l’univers du tennis s’est épanoui dans le streetwear – survêtements extralarges et casquettes griffées – dans les années 1990-2000.

Sous la patte de la créatrice britannique, le logo croco emblématique a glissé vers un design Art déco, et Lacoste a développé des lignes innovantes et second degré, tout en respectant l’héritage de la maison. Intégrant la fusion du masculin et du féminin, elle a pris le virage de la transversalité avec des tons pastel et une sophistication épaulée. «Jouer et gagner ne suffit pas, encore faut-il maîtriser son style», disait René Lacoste, fondateur de la marque en 1933, par ailleurs joueur de tennis médaillé olympique.

Le clash des genres

Dans son sillage et pour le printemps prochain, Louise Trotter monte au filet et explore toutes les dimensions du sport pour les intégrer et les transposer à la vie de tous les jours. «J’ai fondé mes inspirations sur différentes tribus sportives et provoqué des clashs pour proposer de nouveaux uniformes.» Elle a exploré les archives de René Lacoste, les a adaptées aux codes modernes en invoquant d’autres références contemporaines identifiables, comme les univers du cyclisme ou du basket. «Il s’agit ici d’englober tous les codes du sport pour créer une communauté unique», annonce-t-elle.

Les talents les plus prometteurs

Une volonté de modernité qui inclut la jeune création : Louise Trotter s’apprête à présider le jury mode du Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de mode (1) à Hyères, événement unique en son genre pour son prestige, sa liberté et son engagement avant-gardiste. Fondée par Jean-Pierre Blanc et intimement liée à la Villa Noailles, qui se trouve sur les hauteurs de la ville, cette rencontre majeure soutient et propulse les aspirants directeurs artistiques – et photographes – les plus prometteurs. Parmi les talents déjà récompensés, citons Viktor & Rolf, Anthony Vaccarello (directeur artistique de Saint Laurent) ou le duo Botter (responsable de la création de Nina Ricci et de leur marque éponyme). Le Festival de Hyères offre des opportunités décisives dans le lancement d’une carrière, et Louise Trotter prend la mesure des défis auxquels la nouvelle génération sera confrontée : « On entame un tout nouveau chapitre. »

Le podcast de la rédaction à écouter

MADAME FIGARO. – D’où vient votre décalage, ce second degré dans vos créations pour Lacoste ?
LOUISE TROTTER. -Instinctivement, je suis rebelle. J’aime déplacer le regard, créer des contrastes, casser les lignes évidentes. J’essaye de polariser les énergies pour créer une rupture dans le sens positif du terme. Ce qui est trop prévisible m’intéresse moins. Je suis née dans le nord de l’Angleterre, dans la confrontation esthétique entre environnement urbain et campagne. J’ai toujours aimé jouer avec les icônes pop et le crocodile se prête parfaitement à l’exercice. Cette réflexion influence mon travail et me permet de twister l’attendu, de mettre des univers en perspective.

Quelles ont été vos intentions dans la création de cette prochaine saison ?
J’ai voulu insuffler des énergies d’hybridation des codes du sport. Les vêtements doivent comporter des éléments amusants et apporter de la joie pour être attractifs. J’ai créé un pont entre le sport, la culture et l’art pour en faire une expérience, notamment pendant le défilé par le casting et la musique, en inspirant un dynamisme positif. Je m’applique à cultiver les valeurs originales de René Lacoste dans la marque, qui sont des références culturelles dans la mode et le sport.

En vidéo, la bande annonce de Julie (en 12 chapitres)

En quoi le contexte récent a-t-il influencé votre geste créatif ?
Beaucoup de changements de direction ont été observés, qui étaient déjà en gestation, mais les différents basculements se sont opérés de manière concentrée. Pendant le confinement, nous avons continué à travailler, mais parallèlement l’industrie était sur pause. On a aussi dû repenser notre travail dans le sens de ce qui était faisable et disponible. J’ai réfléchi aux valeurs de la marque, à un moment où chacun pouvait redécouvrir les vertus du bien-être, par le sport notamment. La consommation ne va pas s’arrêter mais pourrait bien être reconsidérée, vers plus d’équilibre et de sens.

Pourquoi avez-vous accepté de présider le jury mode du Festival de Hyères ?D’abord, parce que c’est à la fois un honneur et un plaisir. J’avais eu l’occasion de visiter la Villa Noailles, qui m’avait beaucoup impressionnée, et je ne pouvais pas résister à l’offre de faire partie de l’histoire de cette maison et du Festival. En outre, c’est pour moi l’occasion de me connecter avec une communauté passionnante, de retrouver l’émulation des rencontres, après en avoir été privée. J’espère pouvoir apporter quelque chose à ces jeunes créateurs.

Quels espoirs placez-vous en la nouvelle génération de designers ?
L’industrie est déjà en train de changer radicalement. On entame un tout nouveau chapitre. Je pense que nous tenons là une opportunité de repenser nos valeurs, la manière dont on travaille et dont on peut faire la différence. La période incite à nous montrer encore plus expressifs. Il existe évidemment des sortes de monopole dans la mode, mais des places s’ouvrent pour des jeunes créateurs alternatifs. C’est très excitant, le secteur a besoin de cela.

Quel regard portez-vous sur le travail des créateurs candidats du Festival ?
Chacun fait entendre sa voix, son style. La volonté d’expression de ces personnalités fortes m’a impressionnée. Ils sont très concentrés sur la circularité et la durabilité. Ils s’inspirent de l’intime – la famille, les souvenirs – avant d’ouvrir leur travail et d’extrapoler. C’est une approche très intéressante.

Quels sont les défis que devront relever les futures générations de créateurs ?
En premier lieu, je pense à la façon dont on produit. Une marque comme Lacoste, qui fabrique beaucoup de pièces, doit trouver un moyen de production durable, tout en conservant le même niveau de qualité. Nous y travaillons.

Quels conseils donnerez-vous à ces aspirants directeurs artistiques ?
Nous avons tous des choses à nous apprendre mutuellement. Mon meilleur conseil serait de leur dire qu’aujourd’hui plus que jamais, le voyage est plus important que la destination.

(1) Festival de mode, de photographie et d’accessoires de mode, à Hyères, du 14 au 17 octobre.

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