Comment la chaussure de randonnée est devenue cool

Elle n’en finit plus de mettre le monde de la mode à ses pieds. Si la semelle crantée n’a pas quitté les sentiers de randonnée, elle a en revanche gagné un nouveau public. Décryptage d’un phénomène post-confinement.

La chaussure tout-terrain n’est pas qu’une affaire de haute montagne. Si elle a été créée pour les adeptes de la marche en plein air et autres activités outdoor, elle est aujourd’hui propulsée sur le devant de la scène mode. L’engouement récent s’observe dans la rue, mais aussi sur les podiums. Ainsi chez Celine cette saison qui revisite la chaussures montante en toile à semelle crantée, ou encore Off-White, qui, inspiré du trekking estival, donne sa version de la sandale légère à scratch.

Cet emballement se note également du côté des marques techniques, telles que Pataugas, Quechua ou encore Teva qui habillent les pieds des influenceuses mode sur les réseaux sociaux. Ici, n’allez pas chercher l’uniforme de la «backpackeuse» chevronnée : la chaussure de randonnée bien massive trouve son bonheur avec une robe à fleurs, les sandales de pèlerin à semelle en caoutchouc avec un jean droit et un petit sac griffé. Une nouvelle donne qui s’accommode davantage du bitume des grandes villes que des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

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Inspiration guide de haute montagne

Pour comprendre la ferveur autour de la chaussure de randonnée, il faut regarder dans le rétroviseur. En 2017, l’ère du gorpcore explose. Ce concept est alors théorisé par le New York Times qui l’inscrit dans la lignée du normcore, cette mode qui sacralise l’attitude banale et qui puise ses codes dans les allures des années 1990. Le gorpcore, lui, se veut plus sportif et va chercher son «ADN» dans la panoplie des guides de haute montagne : polaires, pantalons, parkas imperméables et chaussures de marche, le tout griffé labels techniques (Patagonia, North Face, Columbia, Quechua…), sont au firmament du style.

Le rappeur Kanye West dans les rues de Los Angeless portant une paire de Timberland. (Los Angeles, le 13 janvier 2014.)

Le vêtement utilitaire devient la seconde peau du rappeur américain Asap Rocky et la chaussure de marche ne quitte plus les pieds des artistes Jay-Z, Kanye West, ou encore Missy Elliott. Mais pour le journaliste américain Rob Walker, auteur du livre Buying In publié en 2008, l’arrivée de la chaussure à semelle crantée dans le vestiaire urbain remonte à plus loin. Celle-ci a d’abord été plébiscitée par les trafiquants de drogue de New York qui avaient besoin d’un soulier résistant à la pluie pour les nuits de marche sur le bitume. L’esthétique de la chaussure massive a ensuite été récupérée par Wu-Tang Clan, le groupe de hip-hop américain formé en 1992 qui a largement contribué à populariser les Timberland dans l’univers underground.

Symbole de la liberté retrouvée

En 2021, la chaussure de marche revient sur l’échelle des tendances, cette fois auréolée d’oxygène. Chez Décathlon où les ventes des produits dédiés à la randonnée ont bondi ces derniers mois (une augmentation à deux chiffres pour la période dite “normale”, soit hors confinement), on explique ce succès par «un besoin primaire de la pratique de la randonnée et le boom des activités outdoor boostées par les confinements successifs». Il est vrai qu’après des mois d’enfermement, l’heure est à la déconnexion et à l’envie très forte de renouer avec l’extérieur.

«Elle symbolise le monde extérieur, l’évasion et évoque tout ce qui nous a été interdit lors des restrictions sociales liées au covid-19», explique Manon Renault, enseignante en sociologie de la mode à la Sorbonne-Nouvelle. Pour elle, les semelles massives et confortables sont le symbole d’une liberté retrouvée après des mois d’isolement. Et surtout, se veulent sans fioriture. «La pandémie a conduit l’industrie de la mode à s’interroger sur “la mode d’après” : doit-on privilégier un retour aux choses simples ou justement pencher pour l’exubérance et les pièces fantaisistes ?»

Pour la sociologue, la chaussure de randonnée s’inscrit dans le discours écologique basé sur l’avènement des valeurs communautaires durables. La rendre désirable, c’est proposer un soulier confortable, vecteur d’un message responsable tout en travaillant le style. Un concept que l’on retrouve chez Arizona Love : la griffe française connaît un succès phénoménal avec des sandales à scratch décorés de bandana vintage.

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Désacraliser un produit de luxe

Le détournement d’une pièce utilitaire par la mode n’est pas nouveau. C’est même le propre du secteur. «Le luxe se renouvèle tous les six mois, il se doit de prendre régulièrement la température de la société. Sous prétexte artistique, la mode puise son inspiration dans des éléments populaires et les décontextualise», explique Manon Renault. Ce qui pour la sociologue peut s’apparenter à une certaine forme de «violence sociale», l’objet s’adressant désormais à une clientèle qui s’éloigne de la cible initiale. Mais ne serait-ce pas là une façon efficace de désacraliser un produit de luxe ? Ce qui est certain, c’est que le détournement dans la mode ne s’est jamais aussi bien portée. Et la chaussure de randonnée n’a pas fini de marcher.

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