Viols en Ukraine par des soldats russes : "On presse les victimes à témoigner, elles ne sont pas prêtes"

Bientôt un an que Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine. Plusieurs organisations s’attèlent à répertorier les exactions perpétrées par les soldats russes. Fin septembre 2022, le rapport de la commission d’enquête de l’ONU conclut que « des crimes de guerre ont été commis en Ukraine ». Leurs nombreux témoignages de violences sexuelles recueillis concernent des personnes âgées « de quatre à 82 ans ».

La Première dame ukrainienne Olena Zelenska a dénoncé, lors d’une conférence tenue à Londres fin novembre dernier, des « crimes sexuels », qui font partie de « l’arsenal » russe, dans la visée d' »humilier les Ukrainien·nes ».

Entre une libération de la parole compliquée, la priorité de la survie, et une impunité quasi-certaine pour les soldats russes, le Bureau du Procureur général de l’Ukraine se heurte à la complexe réalité des victimes ukrainiennes.

Céline Bardet, juriste internationale spécialisée dans les crimes de guerre, fondatrice et présidente de l’ONG dédiée aux violences sexuelles liées aux conflits WWoW (We Are NOT Weapons Of War, « Nous ne sommes pas des armes de guerre », en français), estime que les initiatives actuellement mises en place « ne correspondent pas, pour le moment, à ce dont les victimes ont besoin ». Elle insiste sur l’importance de trouver un équilibre entre le désir de justice, la médiatisation de ces violences, et la nécessité de préserver les victimes. Entretien.

Documenter les viols de guerre, sans presser les victimes

Marie Claire : En février 2022, au début de la guerre, presque rien n’était mis en place pour aider les Ukrainiennes victimes de violences sexuelles. Cette situation a-t-elle changé ?

Céline Bardet : Oui. Il y a désormais une conscience des besoins spécifiques pour s’adresser à des victimes de viols. Il y a, dans le Bureau du Procureur, une procureure spécialiste des violences sexuelles. Cette femme, ancienne policière et psychologue, accompagne la police dans son enquête dès qu’une victime est identifiée.

Le problème reste que les policiers n’ont jamais été formés au traitement de ces violences. Et puis, avant la guerre, l’Ukraine n’était pas non plus le pays le plus avancé sur les violences sexuelles.

De nombreuses victimes contactent notre association pour nous expliquer qu’elles partent du pays car elles se sentent oppressées par le Bureau du Procureur ukrainien.

Les victimes sont-elles nombreuses à venir témoigner ?

Non. Elles ne viennent pas. C’est le problème en Ukraine actuellement. De nombreuses victimes contactent notre association pour nous expliquer qu’elles partent du pays car elles se sentent oppressées par le Bureau du Procureur ukrainien. Je ne dis pas cela pour critiquer le travail de la justice ukrainienne, mais aujourd’hui, la priorité des victimes est de survivre au conflit.

C’est la première fois que cette juridiction met en place un tel dispositif pendant un conflit. D’un côté, nous avons un Bureau du Procureur très attentif, qui fait de la question des violences sexuelles sa priorité. Mais de l’autre, les victimes, elles, ne sont pas prêtes.

La justice a besoin de temps. Comme il y a plein de victimes qui ont besoin de temps pour parler. Beaucoup témoigneront après. C’est là qu’il faudra être présent.

En Ukraine, avec toutes ces initiatives mises en place, on presse les victimes à témoigner, partout.

Mais leur témoignage est indispensable pour le futur travail de la justice.

En droit, en effet, il est très important d’avoir le témoignage des victimes le plus rapidement possible. Il faut trouver des moyens pour qu’elles puissent s’exprimer mais sans qu’elles aient la pression de parler à quelqu’un. C’est l’enjeu aujourd’hui en Ukraine. Des victimes nous disent qu’elles en ont marre d’être interviewées par les enquêteurs, les experts, les ONG, les médias… 

À quelles solutions avez-vous alors pensé avec votre ONG pour préserver les victimes ?

Nous avons mis en place une plateforme, Back Up, qui leur propose un autre moyen de s’exprimer. Une victime peut témoigner d’où elle est, sans avoir quelqu’un en face d’elle. C’est une sorte de safe place virtuelle.

En Ukraine, avec toutes ces initiatives mises en place, on les presse à témoigner, partout. Sur Back Up, lorsque la victime témoigne, elle peut indiquer si elle est d’accord pour que son témoignage soit cité par d’autres organismes. Ainsi, pas besoin pour elle de le répéter.

Il nous faut parvenir à construire des dossiers étayés, dans un environnement safe, tout en continuant à protéger les victimes.

La crainte de l’impunité des soldats russes

« Les violences sexuelles sont un crime silencieux, le moins signalé et le moins condamné » a récemment rappelé Pramila Patten, représentante spéciale des Nations Unies sur les violences sexuelles dans les conflits. Le sentiment d’impunité des soldats russes auteurs d’abus sexuels planent-ils au dessus de cette guerre ?

Je suis convaincue que les soldats russes sont intimement persuadés qu’ils ne risquent pas grand-chose. Certains seront identifiés. Mais comment savoir si ces soldats sont toujours sur le terrain, s’ils sont vivants… Voilà le problème.

Ce qui m’inquiète, c’est le fait qu’il y a, d’une part, une volonté de documenter ces violences sexuelles, mais de l’autre, cette impunité, qui risque d’être majoritaire. Quelle va être la justice pour les victimes ? Je pense qu’elles n’en auront pas. 

Il est cependant important de documenter, de donner une voix à ces victimes. Qu’on sache ce qu’il s’est passé.

Certaines Ukrainiennes victimes de ces violences sexuelles ont-elles témoigné de difficultés pour avorter, en Pologne notamment ?

Il y a beaucoup de choses qui sont dites à propos de l’Ukraine. Il faut être attentif aux informations qui circulent. Il est très difficile de documenter ces tentatives d’avortements. Avec WwoW, nous avons essayé de contacter des victimes pour les aider à avorter, les accompagner, mais pour le moment, je n’ai pas connaissance de cas de femmes qui ont voulu avorter en Pologne et qui n’ont pas pu. Il s’agit majoritairement de témoignages indirects, d’une personne qui connaît une personne.

Un commandant qui sait qu’il y a des viols et qui ne fait rien (…) est responsable pénalement de ces viols.

En tant que juriste internationale spécialisée dans les crimes de guerre, pensez-vous que ces viols pourraient être qualifiés de crimes contre l’humanité ?

On a encore besoin de plus d’éléments. Si on arrive à démontrer, non pas le côté massif, mais la répétition de leurs actes dans tous les endroits où les militaires russes se sont rendus, si cette systématisation est prouvée, alors cela montrera que les viols ont, soit été encouragés, soit que rien n’a été fait pour les empêcher. Un commandant qui sait qu’il y a des viols et qui ne fait rien en terme disciplinaire est responsable pénalement de ces viols.

Ce qui est certain, c’est que tous les viols commis en Ukraine constituent des crimes de guerre.

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