Victoires de la musique : une rétrospective poussive

Malgré les sacres de Souchon, Katerine ou Clara Luciani, la 35ème édition de la cérémonie de récompenses aura moins redéroulé le film de l’année musicale écoulée que celui d’une nostalgie de sa propre histoire rassie, jusqu’au bout de l’ennui.

Souvenez-vous… Souvenez-vous, quand le 113 débarquait en Peugeot 504 break pour mettre le dawa dans les Victoires, souvenez-vous, quand Gainsbourg portait Vanessa Paradis dans ses bras sur le plateau des Victoires, et quand Vanessa sanglotait pour sa première Victoire, souvenez-vous quand Katerine, torse nu, coupait le son — quelle audace ! — aux Victoires, souvenez-vous quand Bashung recevait une Victoire juste avant de passer l’arme à gauche, souvenez-vous quand Marie Laforêt était encore vivante, quand Nougaro était encore vivant, quand Johnny était encore vivant, souvenez-vous quand la musique s’écoutait encore sur «disque laser», souvenez-vous, les BB Brunes, souvenez-vous, Fred Chichin, souvenez-vous, le rock, souvenez-vous, Aznavour, oh, la grande époque, ah ça, oui, c’était quelque chose !

Qu’est-ce qui est pire que les Victoires de la musique ? Les Victoires de la musique qui parlent des Victoires de la musique. Placée sous le signe des hommages posthumes et des rétrospectives, la 35e édition était présidée vendredi soir par Florent Pagny (souvenez-vous, Florent Pagny). «En 35 ans, il s’en est passé des choses», chevrote le maître de cérémonie avant de se lancer dans un discours introductif lunaire en forme de TPE sur l’évolution de l’industrie du disque (souvenez-vous, les TPE), pour aboutir à cette édifiante conclusion sur notre monde moderne, où «on se rend compte qu’on est notre téléphone, et notre téléphone est nous-même». Si l’interjection à la mode est «OK Boomer», alors ces Victoires, en un sens, sont dans l’air du temps.

Goût rance

L’air du temps, cette institution, comme une tante un peu poussive qui refuse de vieillir, veut montrer à tout prix qu’elle le saisit. Le mécontentement vis-à-vis de la réforme des retraites ? Deux auteurs sont conviés à faire part, très poliment, de leurs revendications devant un Franck Riester impassible. La diversité, mise à mal par la disparition cette année des catégories Rap et Musiques urbaines ? Mais si, elle est là, sous la forme d’un chœur gospel métissé qui vient agrémenter les arrangements. Et la jeune chanteuse Hoshi est gratifiée d’une troupe de danseurs à pancartes mimant une manifestation. Le message brandi à bout de bras : «Il n’y a que l’amour sincère». Militantisme LGBT : check.

Mais aucun de ces maigres rappels au présent ne parvient à effacer le goût rance du banquet. Après 3h30, et des trophées phares décernés à Alain Souchon (album de l’année, soit sa 10e victoire remportée, tout simplement), Philippe Katerine (interprète masculin), Clara Luciani (interprète féminine), Pomme (révélation), PNL (clip) ou encore Angèle (meilleure tournée, selon le vote du public), l’on se sent comme après une indigestion de rappel-baies, ces petits fruits imaginés par les créateurs de South Park et qui plongent ceux qui les consomment dans une réconfortante nostalgie du bon vieux temps. Faut-il pour autant en vouloir à notre pauvre tante d’être larguée ? Le rap se débrouille très bien sans elle, et sans ses autres intermédiaires arthritiques. Plutôt que de courir après ce sur quoi elles n’ont pas de prise, ces 35e Victoires de la musique, en se tournant vers leur passé, auront eu le mérite d’assumer ce qu’elles sont : un programme qui se regarde lui-même pour se prouver qu’il existe.

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