Sur l’île grecque d’Eubée, reconstruire après le feu

Toutes celles et ceux qui l’ont connue avant emploient le même mot pour décrire Eubée : le paradis.

Située à deux heures de route d’Athènes, étonnamment peu prisée des touristes, l’île grecque, reliée au continent par un pont, était demeurée un sanctuaire pour la faune et la flore, loin du tourisme de masse.

Le feu n’a pas changé seulement le paysage mais aussi nos vies.

Mais au milieu de l’été 2021, le paradis s’est transformé en enfer. On se souvient des images diffusées dans le monde entier, ces vacancier·ères fuyant les flammes par la mer, seule issue pour ne pas périr. Ou ces habitant·es se tordant de douleur devant l’ampleur de la catastrophe.

50 000 hectares détruits

Pendant neuf jours, début août 2021, un feu gigantesque a ravagé le nord de l’île, dévorant tout ou presque sur son passage et détruisant des millions d’arbres sur une surface de cinquante mille hectares.

Tracez un carré de 75 km de côté recouvert de forêts et de champs d’oliviers. Et tentez d’imaginer que dans ce carré, grand comme cinq fois Paris, presque tous les arbres ont brûlé. Le spectacle de désolation est insupportable à regarder.

Pourtant, tant bien que mal, les habitants sont restés. Et parmi eux, comme souvent après une catastrophe, des femmes se battent pour reconstruire ce qui peut l’être et faire que la vie reprenne.

Chassons tout de suite une idée reçue : une forêt dévastée par les flammes ne s’en remet pas toute seule. Et encore moins les champs d’oliviers. Il faut une intervention humaine, il faut couper les arbres morts, replanter, prendre son mal en patience.

Et comme le dit tristement une habitante : « Admettre que le paysage que vous regardiez chaque matin depuis votre fenêtre a disparu pour toujours ».

Marina Valli se bat pour sa maison d’hôte

Bien sûr, les habitants souffrent, luttent avec de maigres moyens, mais ils restent et se battent. Marina Valli dirige une maison d’hôtes(1) dominant la mer. Le feu a épargné le bâtiment, qu’elle a su sauver des flammes, seule, mais il ne reste plus que 800 de ses 3 500 oliviers.

À part quelques parcelles préservées et des arbres miraculés, tout a brûlé. Peter, un client norvégien depuis des années, est venu l’aider, elle et son mari Stefanos, tous deux retraités, à arracher, nettoyer, couper et replanter.

Au loin, le hurlement d’une tronçonneuse… « C’est désormais le seul bruit qu’on entend et je ne le supporte plus, soupire-t-elle. Nous avions une forêt, nous l’aimions tellement. Le feu n’a pas changé seulement le paysage mais aussi nos vies. »

Les larmes lui montent aux yeux, elle se tait. Puis se rend au fond du parc de sa propriété, là où elle a planté, au printemps, de minuscules pousses qui donneront des arbres.

La vie reprend, de l’herbe refait son apparition mais tout ceci prendra tellement de temps… « Vous les verrez peut-être si vous revenez ; moi, non », sourit son septuagénaire de mari, qui considérait chacun de leurs arbres comme un de ses enfants.

« Nous ne partirons pas et, d’ailleurs, je ne connais personne qui soit parti depuis les incendies, assure Marina. C’est comme si tout le monde était pétrifié, tétanisé. »

Elle a déjà reçu bon nombre de réservations pour l’été, malgré tout. Aux futur·es résident·es, elle envoie un message de remerciements en évoquant les incendies de 2021, histoire que les touristes viennent en connaissance de cause. « Pour l’heure, je n’ai pas d’annulations. Heureusement, les plages sont intactes. »

Des arbres morts à perte de vue

C’est en prenant la route, en traversant ce qu’il reste des immenses forêts que l’on prend conscience du désastre écologique.

Depuis certaines hauteurs de cette île vallonnée, où que votre regard porte, rien que des arbres morts, à perte de vue. Un drame aussi économique.

Combien de Grec·ques louant leur maison n’hébergeront personne ni cet été, ni les étés suivants ? Et les restaurateurs, les patrons de café, les artisans… Sur Eubée, dont le nom signifie « bon bétail » en grec ancien, 1 500 personnes vivaient de la résine du pin qui sert à fabriquer des colles industrielles, des cosmétiques, de la peinture, ou le Retsina, un vin traditionnel.

Jusqu’en 2020, sur les 6 500 tonnes produites dans toute la Grèce, 5 500 provenaient d’ici, rapportant des millions d’euros, revenus partis en fumée. Depuis l’été 2021, ces personnes se sont transformées en bûcherons, passant leurs journées à débiter ces arbres qui les faisaient vivre.

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Apiculteur et défenseurs du lieu

Eubée compte aussi 2 5000 apiculteurs qui produisent environ 40 % du miel de pin grec. Mais les abeilles ne savent plus où butiner, quand les ruches n’ont pas été réduites en cendres.

Ellie, 29 ans, apicultrice débutante arrivée ici il y a moins de deux ans, mesure l’ampleur de la tâche : « Ce lieu a été attaqué mais je vais rester et le défendre. »

Une grande partie de la nature a disparu.

À quelques kilomètres de là, dans la montagne, les frères Vaggelis, deux grands gaillards barbus, ont pu sauver leurs abeilles mais l’avenir reste incertain. « Une grande partie de la nature a disparu, on découvre encore les conséquences de cette catastrophe jour après jour », explique Panagiotis, le plus jeune.

L’endroit qu’il préférait sur l’île a brûlé et il refuse de s’y rendre pour ne pas le voir en l’état. « Tout le monde est partagé entre colère et tristesse mais notre résistance, c’est de rester, en tout cas pour l’instant. » 

La nature, lentement, repousse

Le gouvernement grec a nommé un « Monsieur reconstruction du nord d’Eubée », Stavros Benos, et débloqué quelque 24 millions d’euros.

Un organisme national comme Marketing Greece travaille à « mettre en valeur les atouts de l’île, son histoire, sa culture, ses traditions, ses sites comme les sources thermales et sa nature mais aussi ses habitants. »

Des expérimentations de replantation ont débuté comme sur cette immense colline qu’arpente Aris-toula Stamou, une garde forestière en charge de la restauration de l’île : « Il faut d’abord stabiliser les terrains puisque les arbres morts ne retiennent plus l’eau de pluie, le risque d’éboulements, d’inondations est réel à l’automne quand il va pleuvoir. »

Partout, on installe des planches à l’horizontale pour empêcher l’eau de dévaler, avant de commencer à replanter des milliers de minuscules bébés pins ou cyprès qui deviendront grands dans trente ou cinquante ans.

« On a vécu quelque chose d’inimaginable. Il faut se battre avec les armes qu’on nous donne, mais il le faut pour les habitants. On sait que pour les dix ans qui viennent, ça va être très dur mais on regarde devant. » 

Korina Tsirigou souhaite développer le tourisme

Korina Tsirigou, propriétaire de l’hôtel Agali (depuis trois générations dans la famille) (2) se montre optimiste : « Où que votre regard se porte, les choses ont changé. Mais il faut y croire. »

Elle a commencé à replanter, des pousses pas plus grosses que des pommes de pin. Korina Tsirigou fait partie des rares habitant·es qui défendent l’action de l’État et souhaitent voir le tourisme se développer « sans pour autant devenir un nouveau Mykonos. Il faut des règles pour l’encadrer ».

Elle vient justement d’acheter une nouvelle boutique dans son village d’Aghia Ànna. Mais la plupart des habitant·es demeurent en colère, persuadé·es d’être oublié·es.

On voudrait aussi des services publics dignes de ce nom.

Dans une ancienne usine désaffectée, les membres du collectif SaveEvia expriment leur peur de l’urbanisation, que l’on reconstruise la région à coups de grands hôtels, de complexes touristiques, ou qu’on y installe des rangées d’éoliennes.

« Les gens ont perdu leur travail, leurs arbres, leurs abeilles, parfois leurs maisons, explique une ancienne journaliste, également prénommée Korina. Il faut les aider. On voudrait que de vrais spécialistes de la reconstruction des forêts viennent ici et disent quoi faire, comment éviter que les sols deviennent infertiles. Mais on voudrait aussi des services publics dignes de ce nom : le premier hôpital se trouve à 2 h 30 de route du nord de l’île. » 

Un décor apocalyptique

Jolie station balnéaire posée sur la côte ouest, Limni vivait du tourisme. Depuis le port, on aperçoit le collège, au sommet d’une colline. Le vent et une grande cour non arborée ont épargné le bâtiment mais pas ses alentours.

Le décor est apocalyptique, mais la principale, Georgia Latta, tient bon. De son bureau, si la vue sur la baie est à couper le souffle, l’enseignante souffre toujours de ce à quoi elle a assisté. « Personne n’a tenté de sauver le nord d’Eubée. On n’a jamais vu un pompier attaquer le feu. Pourquoi ? »

Les maigres moyens ont été d’abord employés pour éviter tout décès, pour ne pas reproduire le traumatisme national de Mati, ce village du Péloponnèse détruit en 2018 (cent deux morts), quitte à sacrifier les forêts, trois cents maisons, des églises.

Comment se portent les élèves ? Évoquent-ils encore la catastrophe, discutent-ils de l’état de leur île ? « Les enfants sont anxieux et en colère mais n’en parlent pas beaucoup, résume-t-elle. Alors que nous savons que beaucoup d’entre eux sont traumatisés. Notamment ceux dont les maisons ont disparu ou dont les parents qui travaillaient dans l’industrie de la sève n’ont plus de travail. »

Les soeurs Kourellou espèrent et appellent aux dons

2021 marquait une année charnière pour les deux sœurs Deppie et Nancy Kourellou. Nées à Athènes, installées ici il y a une vingtaine d’années, elles recueillent des chevaux et des mules abandonnés ou maltraités.

L’année dernière, elles arrivaient enfin à l’équilibre financier. Et puis le feu a surgi, le 5 août. Au moins les animaux ont-ils été sauvés. Mais depuis, ils courent et paissent au milieu d’un terrain dévasté, entouré d’arbres morts qui cachent la plage, paradisiaque, à quelques centaines de mètres.

Nous sommes toutes en deuil, comme si nous avions perdu quelqu’un.

Les deux gérantes du refuge Ranch-Eros(3) lancent un appel : « Nous avons besoin de tout matériel d’équitation usagé, n’importe quoi car nous avons tout perdu. Quelqu’un, en France, pourra-t-il nous aider ? »

Les enfants courent au milieu des chiens, les chevaux cavalent dans le manège reconstruit ou sur la plage. « Ce lieu nous a apporté tant de joie et de bonheur que nous voulons lui donner sa chance, assurent-elles. Si tout le monde part, que va-t-il devenir ? »

Elles refusent de livrer l’île aux promoteurs immobiliers. « Nous sommes toutes en deuil, comme si nous avions perdu quelqu’un. Il y avait des souvenirs en chaque arbre, reprennent-elles. Mais si l’on s’y prend bien, nous sommes certaines que le paradis perdu peut redevenir le vrai paradis. » 

Aristoula Stamou, garde-forestière chargée de la restauration de l’île

1. eleonas.gr

2. hotelagali.gr

3. facebook.com/rancherosfarm

Cet article a été initialement publié dans le numéro 838 de Marie Claire, daté juillet 2022. 

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