Smartphones, internet…Inès Leonarduzzi se bat contre la pollution digitale

 Un selfie posté sur Instagram ou Facebook consomme autant d’énergie que trois à quatre ampoules de vingt watts restées allumées pendant une heure. Pour que nous puissions poster nos stories sur Instagram, envoyer un mail, faire une recherche sur Google, ouvrir nos applis préférées, liker les photos des copines ou poser une question idiote à Siri, des enfants congolais creusent dans les mines de coltan pour payer leur école.

On retrouve en effet ce minerai très conducteur dans nos téléphones portables, ordinateurs, et autres objets connectés. Combien d’entre nous en sommes conscients, même si des lanceurs d’alarme peu médiatisés rappellent régulièrement les effets environnementaux et sociaux de nos achats de smartphone ?

Autre facette honteuse de nos jouets électroniques : d’innombrables femmes et petites filles ont été violées, mutilées, assassinées par des milices armées dans le Nord Kivu. Le viol à grande échelle : une arme de guerre efficace destinée à terroriser et faire fuir les villageois, qui par leur présence ralentissent la construction des mines, vitales pour les industries électroniques.

Pendant que nous postons nos “meme” hilares sur Twitter ou Facebook, (“Moi quand j’apprends que bla bla bla…”), des populations sont rationnées en eau quand des centaines de milliards de litres d’eau sont gaspillées pour les climatiseurs des serveurs où sont stockées nos données, fruits de la plus banale de nos interactions sur internet.

Toutes ces infos -implacablement chiffrées-, sont à retrouver dans le dernier livre d’Inès Leonarduzzi, Réparer le futur, du numérique à l’écologie (Les éditions de l’observatoire). Créatrice de l’ONG Digital For The Planet, elle y décrit les trois sortes de pollutions numériques : environnementale, sociétale, intellectuelle. Et propose des pistes pour une utilisation responsable, citoyenne, de nos écrans, et appareils électroniques et connectés.

Inès Leonarduzzi est aussi l’une des 14 femmes fortes, indépendantes, invitées par la marque Giorgio Armani à raconter un moment clé où elles se tenaient à un carrefour de leur vie. D’où le nom du projet, “Crossroads” hashtag #giorgioarmanicrossroads. Les femmes du projet Crossroads ont différentes origines sociales, professionnelles, géographiques. Ce qu’elles ont en commun cependant, c’est que toutes ont un jour pris des décisions qui les ont aidées à poursuivre leur rêve, dépasser leurs limites et celles de leur milieu, à s’engager courageusement.

Marie Claire : Vous avez été choisie par Armani pour être l’une des 14 femmes du projet Crossroads. Racontez-nous votre tournant personnel, ce moment clé où vous avez décidé de tout plaquer pour le combat écologique.

Ines Leonarduzzi : En 2017, je suis en randonnée dans les Alpes italiennes. Alors que je m’abreuve de cette nature magnifique, face aux montagnes, lacs, forêts, mon smartphone que j’avais complètement oublié sonne. C’est une notification qui m’annonce ” − 30 % supplémentaires sur les jupes” si je passe commande avant ce soir ! Le contraste est brutal, banal et affligeant à la fois…

Nulle part, je ne peux donc échapper aux injonctions commerciales ? À l’époque, je ne me pose aucune question sur le numérique et ses enjeux. Mais cette notification à 3500 mètres d’altitude est mon déclic. Je veux comprendre. Comment cette information est-elle parvenue jusqu’à moi ? Comment ça fonctionne tout ça ? Je m’informe. Je découvre des chiffres vertigineux, comme l’empreinte carbone du digital : 7 milliards de requêtes sont effectuées chaque jour sur Google et chaque requête émet entre sept et neuf grammes d’équivalent carbone. Faites le calcul sur un an… Un autre exemple : le numérique représente plus de 10 % de la consommation électrique mondiale, et augmente d’environ 9 % par an. D’ici à 2035, les centres de stockage de toutes nos données pourraient devenir plus énergivores que l’humanité !

Mais toute cette information circule uniquement entre experts et scientifiques, un milieu élitiste et masculin. Il n’y a pas d’initiative politique, citoyenne pour éduquer les consommateurs à l’usage raisonné du numérique dans les écoles, dans les entreprises, pour qu’on en parle entre amis, pour que les parents en parlent à leurs enfants et réciproquement. A l’époque, je gagne bien ma vie. J’ai déjà monté une première startup à Hong Kong, à 20 ans, spécialisée dans la vente d’œuvres d’art par la réalité virtuelle.

Je sors de grands groupes, j’habite un appartement à Bastille, où j’organise des moments de partage sous forme de brunchs secrets et bio. Ces “Brunchbyinès”, deviennent une institution. On y croise des gens du monde entier, des journalistes : Vogue Japon, Harper’s Bazaar…

Quand je commence à prendre conscience des conséquences de nos usages du digital, j’arrête tout, je vends mon appart, je dors sur le canapé de mes copines, pendant plus d’un an et demi pour pouvoir financer mon initiative. Tout l’argent que j’ai gagné, je le réinvestis pour mon combat, pour rendre le numérique plus responsable, en créant des ponts entre les citoyens, les entreprises et les Etats. C’est ainsi que de fil en aiguille, en cherchant à associer le digital et l’écologie, j’ai fondé Digital for the planet, qui est à la fois une ONG, un mouvement, un lobby.

Des enfants, des femmes creusent dans les mines pour récolter le coltan de nos smartphones, certains meurent sous des éboulements… Ça fait froid dans le dos. Qu’est-ce qu’on peut faire pour stopper ce scandale permanent? 

Recycler. Aujourd’hui, on a du minerai qui a déjà été extrait, et qui finit dans des décharges comme le bidonville d’Agbogbloshie, au Ghana, la poubelle électronique de l’Europe. Il faut le réemployer plutôt qu’en extraire du nouveau.

Mais on peut parler aussi de la Bolivie. On est en train d’annihiler la culture du quinoa, vitale pour les communautés autochtones des Andes. La production est en effet restreinte dans les hautes régions, car l’eau nécessaire au quinoa est utilisée par les industries minières pour laver le minerai extrait, du lithium pour les batteries et notamment celles des voitures électriques.

Donc, pour décarboner nos riches villes, en achetant des voitures électriques qui n’émettent plus de carbone, nous détruisons des écosystèmes de régions pauvres.

Que faire à notre niveau individuel ?

Recycler, encore une fois. Un iPhone X émet 79 kg de gaz à effet de serre dans l’atmosphère de sa fabrication jusqu’à son éventuel recyclage. Un internaute pollue davantage s’il achète chaque année de nouveaux équipements électroniques, le dernier modèle de smartphone, que s’il publie des selfies sur ses réseaux.

Pour diminuer notre consommation d’écrans neufs, il faut prendre soin de nos appareils, pour qu’ils durent le plus longtemps possible. Et si on doit les remplacer, acheter sur des plate-formes des appareils reconditionnés à qui on donne une seconde vie plutôt que d’acheter un appareil flambant neuf. Aujourd’hui, ce n’est plus l’offre qui régit l’économie des appareils électroniques. C’est bien la demande. On achète facilement une voiture d’occasion. Pourquoi pas un smartphone reconditionné ?

Un souvenir marquant depuis que vous avez initié ce combat contre la pollution numérique ?

Les enfants congolais pauvres qui travaillent dans les mines de coltan le font à temps partiel, le mercredi, le week-end et pendant les vacances. Ça leur permet de payer le minerval, une cotisation pour l’école. C’est l’équivalent d’une cinquantaine d’euros. Ça paye le matériel pédagogique et le salaire des professeurs.

Mais quand vous les empêchez de venir creuser, au nom de la lutte contre le travail des enfants, ils ne peuvent plus payer le Minerval et se retrouvent donc sans école. J’ai vu des enfants chassés par des policiers à coups de bâton parce qu’ils voulaient venir creuser dans la mine où ils travaillaient, mais entre temps, elles étaient devenues responsables, au nom de l’éthique … Et donc les enfants vont trouver du travail dans les champs, ou dans la rue et parfois, c’est vraiment bien pire que la mine.

Quand on réfléchit aux conséquences environnementales et sociales du numérique, il faut intégrer cela aussi…

‘Digital for the planet’ s’est donné plusieurs missions pour lutter contre les différentes pollutions numériques, avec les entreprises, les pouvoirs publics. Un exemple concret d’initiative avec des citoyens ? ?

Nous formons des “ambassadeurs” de tous horizons (dont beaucoup de mères de famille). Elles et ils vont dans les écoles élémentaires expliquer en quoi consistent les pollutions numériques, et comment on les diminue. Ça permet d’expliquer aux enfants comment mieux utiliser, auto-réguler leurs usages du numérique, sans les culpabiliser.

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