Selfies post-vaccination : ce que ces partages disent de nous

Après une année 2020 rendue chaotique par la pandémie de Covid-19, l’espoir d’une sortie de crise grandit avec l’arrivée du vaccin. Les premiers à l’avoir reçu se photographient même, seringue ou certificat à l’appui, sur leurs réseaux sociaux. Mais pourquoi ? Éclairage avec une psychologue et une philosophe.

Partout dans le monde, les campagnes de vaccination contre la Covid-19 ont commencé. En France, Mauricette M., âgée de 78 ans et résidente de l’unité de soins de longue durée de l’hôpital René-Muret de Sevran, en Seine-Saint-Denis est la première à avoir été vaccinée, le 27 décembre 2020. Et si la vaccination commence lentement dans le pays, aux États-Unis, de nombreux soignants sont déjà vaccinés et tiennent à le montrer. Auto-promotion ou volonté de donner l’exemple ? Une chose est sûre, «le selfie vaccinal est loin d’être un geste anodin», annonce d’emblée la psychologue Aurélie Danant.

Le selfie comme un mode de communication

Contre toute attente, le selfie ne résume pas seulement à un acte narcissique, destiné à récolter le maximum de likes ou de vues. Il peut également permettre de créer un échange. «Il représente un néo-langage, une forme de conversation par les images», indique Elsa Godart, philosophe et psychanalyste, et auteure de la trilogie Métamorphose des subjectivités (1). Le cliché a vocation à être diffusé sur les réseaux sociaux, et donc indirectement à faire réagir. «La vaccination est un sujet qui divise énormément, entre les pros et les anti-vaccins», résume Aurélie Danant. Elsa Godart parle même, elle, d’une «guerre idéologique» entre les deux clans. Et le selfie en est une arme à part entière.

«La menace actuelle réside surtout dans la volonté de la population de se faire vacciner ou non, souligne la psychologue. Certains peuvent avoir une réelle influence sur cette hésitation, notamment grâce à leurs selfies.» Actuellement, ceux qui partagent le plus ces clichés sont les «blouses blanches», autrement dit les soignants, les plus à même d’être considérés comme des modèles. Car oui, pour la population, il est très important de voir des personnes qui peuvent montrer l’exemple. «C’est la meilleure façon de renforcer la confiance dans le vaccin», pointe Aurélie Danant.

En vidéo, comment retrouver la confiance en soi

Se démarquer des autres

Le selfie marque aussi un engagement identitaire. Il s’agit en fait de la preuve par l’image que l’on était là à tel ou tel moment. «Quand on s’engage, on le fait par le biais d’un selfie, explique Elsa Godart. La photo apporte une preuve en plus du discours, elle vient le renforcer, là où la parole seule serait un peu faiblarde.» D’autant plus que ce genre de cliché n’est pas un acte anonyme. «Là où certains comptes Twitter cachent leur réelle identité, le visage de la personne est visible sur le selfie», ajoute la philosophe.

D’un autre point de vue, se prendre en photo après avoir reçu son injection permet de se démarquer des autres, de ceux encore trop frileux face au vaccin, et ainsi de montrer d’une certaine manière sa force morale et son courage, selon Aurélie Danant.

Une publication liée à son statut ou sa personnalité

Mais les motivations peuvent aussi différer en fonction de son statut. Naturellement, un soignant postera un selfie pour encourager à se faire vacciner. «Les politiques ne le feront pas non plus pour leur image, ils n’attendent pas de retour, mais plutôt pour inciter de façon utile à faire le vaccin, explique Aurélie Danant. C’est l’illustration d’un acte civique.» Quant au reste de la population, au moment où elle pourra y avoir accès, en publiera pour des raisons diverses, liées aussi à leur personnalité. « Pour se rassurer ou encore avoir la reconnaissance de ses pairs», note la psychologue.

Rentrer dans l’Histoire

«On est actuellement dans un moment historique : le début de la fin de cette pandémie», note la psychologue. C’est pourquoi, poster un selfie sur ses réseaux sociaux va prouver qu’on était là, qu’on y a participé. «En se photographiant aux côtés d’un monument – que ce soit un bâtiment ou une personnalité – on en prend un peu de notoriété, et c’est exactement ce qu’il se passe avec la vaccination», compare Elsa Godart. En partageant son selfie, on a alors l’impression de prendre part d’une certaine façon à la résolution de la crise du coronavirus.

Un moment d’optimisme

Enfin, le selfie peut être tout simplement posté pour célébrer et partager un moment de légèreté, de jovialité. «Juste après la vaccination, il va marquer cette pression qui redescend. Les personnes qui se sont fait vacciner ont eu besoin de rassembler du courage pour pouvoir le faire, et le cliché vient être le trophée de cette traversée anxiogène», raconte Elsa Godart.

Mais en cette période psychologiquement lourde, le vaccin reste avant tout une occasion pour publier un bout de soi. «Avec la pandémie et les confinements successifs, il y a eu moins d’opportunités pour les selfies, avoue Aurélie Danant. Ces derniers vont alors faire figure d’auto-promotion et permettront de rehausser, au moins un peu, l’estime de soi de certains.» Un petit coup de pouce bien nécessaire après une année 2020 plus que compliquée.

(1) Le dernier tome de la trilogie Métamorphoses des subjectivités, Le sujet du virtuel (Ed. Hermann) a été publié le 18 novembre 2020, 25 euros.

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