Salaires à six chiffres et rythme infernal : dans le secret des femmes dans les banques d’affaires

EXCLUSIF – Dans le monde masculin et fermé de la finance, rares sont celles à accéder aux hauts postes. Horaires infernaux, culture de la compétition… Avoir une vie de famille dans un tel climat s’avère souvent mission impossible.

Elles sont entrées chez Goldman Sachs, JP Morgan, Lazard ou Bank of America comme on pousse une lourde porte blindée. Pour certaines, à une époque où les femmes n’étaient simplement pas attendues dans ces temples de la finance de haut vol. Et pour les plus jeunes, dans un monde ultrasélectif où il faut percer parmi des dizaines de milliers de candidatures pour obtenir un simple stage.

Banquière d’affaires… Le mot affole l’imaginaire tant il est synonyme de journées sans fin, d’excès en tous genres et de bonus à six chiffres. Des clichés tenaces – les femmes qui ont accepté de nous parler, anonymement ou non, ne les ont d’ailleurs pas niés. Ambitieuses, ultra-bosseuses, elles disent avant tout avoir été électrisées par l’exigence, la compétitivité et l’extrême rigueur que demande ce métier hors norme, a priori difficilement compatible avec une vie de famille.

Leur parole est rare. Derrière les portes vitrées rutilantes de ces grands noms de la banque d’investissement, la loi du silence est reine et les problèmes de ressources humaines traditionnellement étouffés. En février, treize jeunes analystes de Goldman Sachs dépeignaient un tableau sinistre de leur rythme de travail, réclamant la semaine de 80 heures. L’appel à l’aide avait fait grand bruit. Coïncidence ou non, quand nous avons contacté différentes banquières pour qu’elles nous racontent leur carrière en tant que femmes, leurs contraintes, leurs opportunités, leurs regrets, leurs espoirs…, Goldman Sachs a été la seule banque à refuser de nous répondre.

Le kilomètre supplémentaire

Il fut un temps où la fusion-acquisition (le M&A, merger and acquisitions, en anglais), le conseil en investissement, la gestion d’actifs ou la restructuration de dette étaient réservés aux hommes. Où tous les codes, de l’abonnement au golf jusqu’au dîner de clôture de deal sur fond de lap dance en passant par les «drinks clients» du soir, étaient masculins. C’était le règne des golden boys et de la mentalité mâle alpha.

«Une finance à la testostérone dépassée depuis maintenant quelques années», recadre Olivier Bossard, directeur du Master Finance HEC Paris, numéro un depuis dix ans dans le classement du Financial Times. Chaque année, son master attire 40 % d’étudiantes en moyenne, les top of the class des meilleures universités ou écoles de chaque pays, qui partent ensuite à l’assaut des banques d’affaires. «L’engouement pour le secteur est dû en grande partie à l’accession croissante de femmes à de très hautes responsabilités», ajoute cet ancien de Lehman Brothers reconverti après la crise de 2008.

L’engouement pour le secteur est dû en grande partie à l’accession croissante de femmes à de très hautes responsabilités.

Chez JP Morgan, Isabelle Seillier fait partie de ces role models qui ont percé à une époque où les femmes faisaient figure d’exception. À 59 ans, elle est Global Chairman Investment Banking – ce qui, en jargon ésotérique de la banque d’affaires, signifie peu ou prou qu’elle a un rôle clé de conseil auprès des clients, au plus haut niveau. Elle est surtout l’une des trois seules femmes (pour 19 hommes), et la seule Européenne, à bénéficier d’un tel titre dans la prestigieuse banque américaine. Humble quant à sa réussite, celle dont le nom se chuchote avec envie parmi les juniors explique qu’elle a surtout «énormément travaillé, comme tout le monde dans ce milieu». À un détail près, cependant. «Parce que j’étais une femme, j’ai dû aussi beaucoup démontrer. Faire le kilomètre supplémentaire, toujours.»

Aujourd’hui, les codes ont changé et les femmes représentent 50 % des analystes -premier grade et passage obligé dans la très hiérarchisée banque d’affaires. Parmi leurs objectifs, l’un dépasse bientôt tous les autres : tenir le rythme. «Les juniors travaillent entre 80 et 120 heures par semaine, plus de six jours sur sept sur des horaires brutaux», explique Michael Ohana, fondateur d’AlumnEye ,une structure de préparation aux entretiens en banque d’affaires et finance de marché. Une cadence qui ne ralentit pas avec les années.

Pourquoi travaillent-ils autant ? Aux deadlines incompressibles viennent s’ajouter le décalage horaire lié aux marchés financiers asiatiques ou new-yorkais, mais aussi une culture propre à ce milieu très élitiste. «C’est physiquement éprouvant», nous dit une quadra à un poste-clé dans une banque française. «Je n’ai pas dîné une seule fois chez moi en deux ans», raconte une trentenaire passée chez Goldman Sachs à Londres. Une autre, analyste anglaise, se souvient d’une soirée chez elle qu’elle a dû quitter «pour retourner au bureau quelques heures». «C’est un métier où l’on ne pose jamais le crayon, résume élégamment Clara, 30 ans, analyste en M&A chez Lazard à Paris. C’est clairement un choix de vie.»

Les grands noms  de la banque d’affaires

LES BANQUES D’INVESTISSEMENT ANGLO-SAXONNES
JP Morgan
Goldman Sachs
Morgan Stanley
Bank of America Merrill Lynch

LES BANQUES FRANÇAISES
Société Générale
BNP Paribas
Crédit Agricole

LES «BOUTIQUES» DE FUSION & ACQUISITION
Rothschild
Lazard

« Drivée par le marché »

La réalité, c’est que le deal n’attend pas, et que les closings (conclusion d’une opération financière) ne connaissent pas les fuseaux horaires. «Est-ce qu’on a le droit d’être fatiguée ? On peut, mais ce n’est pas la norme», nous lâche une ex-associate de Goldman Sachs à Paris. Si on veut rentrer chez soi à 21 heures, mieux vaut avoir une raison. Et « J’ai un dîner ce soir » n’en est pas une.» Entre enchaînement et addiction, la frontière est parfois floue… «Je suis « drivée » par le marché, avoue Basak Barcin, 32 ans et déjà une carrière fulgurante chez Bank of America, où elle est director cross asset sales (vente toutes classes d’actifs). C’est pour ça que je me lève chaque matin.» Pour elle, la banque d’affaires est un rêve de petite fille. Depuis le cabinet dentaire de ses parents, à Istanbul, elle observait avec envie ces femmes qui sortaient d’un grand building «avec talons hauts et sacs à main dernier cri», et qui «avaient l’air si… puissantes !»

À Wall Street, à la City ou la Défense, elles flirtent avec des salaires à six chiffres et des bonus hors-normes.

Au quotidien, c’est pourtant dans l’ombre que ces banquières conseillent les grandes entreprises de ce monde, sur une introduction en bourse ou une augmentation de capital. «Notre mission, c’est de répondre à un besoin hyper qualitativement et le plus vite possible, le client paye pour ça, précise l’une d’elles. En échange, la banque achète un peu votre vie.» À 25 ans, elle gagnait déjà 110.000 euros par an en tant qu’analyste chez Goldman Sachs à Hongkong. Quatre fois plus que ses amis à l’époque.

Dans ce milieu hors norme, les horaires paraissent fous, mais les salaires sont à la hauteur de cette démesure. Après analyste, il y a les titres aussi ronflants qu’associate, vice-président (VP), director, et enfin le graal, managing director (MD). Un VP gagne entre 150.000 et 200.000 euros par an en fixe (un salaire qui double fréquemment avec le bonus). Quant au package de rémunération annuel d’un MD, il avoisine habituellement 1.000.000 d’euros (c’est-à-dire entre 200.000 et 400.000 euros en fixe et jusqu’à 700.000 euros en variable). «Je gagnais au moins 5 fois plus que mon mari», reconnaît Vanessa Le Leslé, managing director pendant cinq ans chez JP Morgan après un bout de carrière au FMI. À l’époque, elle dirigeait les Affaires réglementaires pour la région Asie-Pacifique et passait trois jours par semaine à l’étranger. C’est naturellement son compagnon qui a mis sa carrière entre parenthèses pour s’occuper de leurs enfants.

Un cap fatidique

Au cours de nos entretiens, la plupart des femmes ont semblé embarrassées à l’idée d’évoquer leurs niveaux de salaires, si secrets, si déconnectés de la moyenne. «Ce serait hypocrite de dire que l’argent ne nous intéresse pas», note l’une d’elles. «À 30 ans, on a un ou deux millions sur son compte en banque et un crédit immobilier indécent», ajoute une VP travaillant à Paris. «On arrive à des niveaux de rémunération où il devient très compliqué de partir», atteste une banquière qui a pourtant divisé son salaire par deux en claquant la porte. Car elles la claquent – en ayant bien en tête que les postes dits «senior» sont encore trop souvent préemptés par des hommes dans la banque d’affaires. Elles partent également à un moment où le rythme de la banque d’investissement devient plus intenable que jamais : la maternité.

«Comme très souvent dans une carrière, le gros de l’accélération se produit entre 30 et 40 ans. Chez les femmes, cette période est fréquemment ponctuée d’un ou plusieurs congés maternité. En banque d’affaires, espérer trouver l’équilibre devient très difficile», décrypte Marlène Ribeiro, directrice exécutive du cabinet de recrutement Michael Page. «Certaines s’écroulent dans mon bureau quand elles viennent m’annoncer leur grossesse», regrette une managing director chez JP Morgan en France. Tiraillées entre la peur de perdre leurs «dossiers» et la certitude qu’elles ne pourront pas être des mères assez présentes, certaines abandonnent simplement l’idée d’avoir un enfant.

Un équilibre délicat

Les autres tiennent bon malgré un métier qu’elles savent souvent inadapté. «Je ne pourrais pas vous dire combien de fois j’ai appelé mes filles pour leur annoncer que je ne serais pas là pour leur anniversaire…», reconnaît Vanessa Le Leslé. VP dans une célèbre banque d’investissement française, une mère célibataire nous confie partir fréquemment à 4 heures du matin pour le travail, faisant garder son fils de 3 ans et demi dès l’aube. «La maternité est un challenge dans nos professions, assure Élodie Jeuffroy – ex-analyste de Morgan Stanley aujourd’hui en poste dans le fonds américain Apollo -, qui n’a pas encore passé le cap. J’espère néanmoins que vouloir un enfant n’est pas une raison de ne pas faire ce métier.»

À l’heure où elles émettent le désir d’avoir un enfant, l’équilibre devient de plus en plus délicat.

Celles qui ont réussi le périlleux équilibre témoignent que tout est possible. «J’ai 4 enfants qui sont toujours passés en priorité devant ma vie professionnelle, lance Isabelle Xoual, 55 ans, associée gérante depuis vingt ans chez Lazard Paris après un brillant parcours en M&A dans une autre «boutique» imposante, Rothschild. Au début, j’ai eu beaucoup d’aide, même si j’ai toujours fait en sorte d’être là pour les rendez-vous essentiels – médecins, professeurs, tournois sportifs… Il faut savoir jongler !» «La famille est essentielle. Sans mon mari, je n’aurais jamais réussi à tout faire, rejoint Isabelle Seillier. On a toujours veillé à être en alternance dans nos carrières en terme d’intensité, pour s’occuper de nos deux enfants.» Annabelle Azoulay, MD chez JP Morgan renchérit : «J’ai trois filles dont des jumelles. Les dix premières années, c’est moi qui m’en suis le plus occupée. Les dix dernières, c’est plutôt mon mari.»

Pour ces femmes accros à l’adrénaline, qui ont rarement fait de concession sur leur travail, la question de la maternité est surtout un sujet de culpabilité. «On se dit en permanence qu’on est trop absentes, qu’on n’est pas là où l’on devrait être», admet Isabelle Seillier, chez qui les nounous se sont très souvent relayées jusqu’à tard le soir. «Je me suis toujours assurée d’être présente quand il le fallait, confie Isabelle Xoual. C’était encore plus dur à l’époque, avec une culture du présentiel poussée à l’extrême.» Vanessa Le Leslé se souvient de ce conseil qu’elle a toujours gardé dans un coin de sa tête au fil des années : «You can have it all, but you can’t have it all at the same time» («On peut tout avoir, mais pas en même temps»).

Stratégies de séduction

Pour accompagner cette quête qu’est la work-life balance, plus essentielle que jamais chez les nouvelles générations, les banques sont forcées de redoubler d’efforts pour ne pas perdre ces profils formés par elles depuis dix ans. «Jusqu’ici, elles tentaient de les retenir, analyse Marlène Ribeiro. Aujourd’hui, elles veulent aussi les recruter en nombre.» Derrière cette dynamique pointe une prise de conscience, certes, mais aussi, pour les groupes américains, la pression des politiques de diversité. À laquelle s’ajoute, en France, la pression des quotas.

À l’aube de l’adoption du texte de loi obligeant les entreprises de plus de 1.000 salariés à nommer, parmi les 10 % de postes les plus haut placés, 30 % de femmes en 2027, puis 40 % en 2030, il est bon pour ces grands noms de la finance de pourvoir leur vivier de banquières. Bien sûr, ces quotas vont tout changer. «Plus il y aura de femmes dans les comités exécutifs des banques d’affaires, plus il y aura d’idées et de projets de femmes dans toutes les strates de management», prédit Marlène Ribeiro, la directrice de Michael Page, pariant qu’il n’y aura bientôt plus de réunions non essentielles à 20 heures le soir.

Un vœu pieux ? Pour les faire venir (et rester), Lazard a créé les événements Women in Investment Banking, JP Morgan a lancé l’initiative Women on the Move, Goldman Sachs, le club Women’s Network. Des programmes «corporate» qui ont tous pour but de connecter les femmes entre elles et de favoriser le leadership féminin, à l’heure où ces femmes partent vers l’entrepreneuriat, le private equity (les investissements dans des sociétés non cotées) ou encore l’asset management (la gestion d’actifs), deux domaines réputés plus women friendly.

A écouter : le podcast de la rédaction

«Le challenge, c’est de les retenir en milieu de parcours», insiste Annabelle Azoulay, à la tête de la banque privée de JP Morgan et fer de lance de Women on the Move en France. «Pour cela, on les aide à se positionner, à ne pas avoir peur, à accepter les nouveaux challenges. On fait des coachings dédiés à l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, des conférences avec des femmes inspirantes dans la finance…» Un sous-groupe intitulé Men as Allies (les hommes pour alliés) a même pour mission de sensibiliser les hommes à la progression des femmes… Le recul manque pour que l’on puisse véritablement se rendre compte des bénéfices de telles initiatives. Sont-elles seulement des pansements dans un système qui reste immuable ?

L’atout féminin

De son côté, Lazard a adapté son mode de recrutement et organise des forums pour cibler les jeunes femmes qui n’oseraient toujours pas pousser la porte. Dans un monde de chiffres où les sujets stratégiques sont liés au pouvoir et à l’argent, et où les clients sont en majorité des mâles de plus de 50 ans, il y a de quoi s’interroger : sont-elles vraiment légitimes ? Leur voix va-t-elle porter ? Sur cette question, nos banquières sont unanimes : oui, la voix d’une femme compte, et même parfois plus que celle d’un homme. Parce qu’elles sont différentes, elles sont aussi plus visibles.

Et plus surprenantes ? «Nos clients d’aujourd’hui ont bien plus d’attentes qu’hier, note Isabelle Xoual. Ils veulent en même temps, la rigueur, la souplesse, la réactivité, la technicité, la totale disponibilité, l’intelligence émotionnelle, la richesse de perceptions… Honnêtement, des équipes formées seulement d’hommes ne permettent pas d’intégrer cette complexité. Il faut de la diversité !» Les banques d’investissement et leurs codes si rigides feront-elles encore le poids face à des générations de jeunes femmes en quête de liberté, de sens et d’autres modèles de croissance ? Affaires à suivre.

Quèsaco ?

Petit tour d’horizon de termes courants du monde de la finance avec Olivier Bossard, directeur du Master Finance HEC Paris.

BANQUIER D’AFFAIRES : il conseille et accompagne les entreprises dans leur développement financier à travers divers types d’opérations : prêts, financement, prises de participation, acquisitions (voir ci-dessous : «M&A»). Ne pas confondre  avec le trader, qui achète et vend des produits financiers (actions, obligations, taux de change, matières premières, produits dérivés).

TITRES HIÉRARCHIQUES : analyste, puisassociate, puis vice-président, puis directeur, puis directeur exécutif,  puis managing director, puis partner… Tels sont les «grades» hiérarchiques des employé(e)s, dans une terminologie  très spécifique aux banques d’investissement anglo-saxonnes.

M&A : merger & acquisitions, en anglais, ou fusac  (fusions-acquisitions, en français), il désigne les métiers  très convoités de la banque d’investissement, où l’on  conseille les entreprises sur les prises de participation et les acquisitions (parfois hostiles) de concurrents.  Horaires infernaux, mais salaires en conséquence !

CLOSING : conclusion définitive tant attendue  d’une opération financière. L’aboutissement pour un  banquier d’affaires de mois d’efforts et de nuits blanches !

PRIVATE EQUITY : encore appelé en français le «non coté» ou le «capital-investissement», le domaine du private equity concerne les investissements dans des sociétés qui ne sont pas cotées en Bourse. Il concerne souvent des entreprises en croissance (des start-up)  ou encore des sociétés en difficulté. Investissements risqués donc, mais qui peuvent s’avérer très lucratifs.

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