Retour des talibans en Afghanistan : ce qui attend les femmes

C’est une prise de pouvoir éclair qui a laissé le monde sonné. Dimanche 15 août 2021, les talibans sont entrés à Kaboul, la capitale de l’Afghanistan. Vingt ans après avoir été chassés par une coalition internationale menée par les États-Unis, le groupe islamiste fondamentaliste a repris le pouvoir, rétablissant l’Émirat islamique d’Afghanistan.

Cette nouvelle ère signe le début de la régression des droits des femmes dans le pays. Après la chute des talibans, en 2001, les Afghanes ont pu avoir accès à l’éducation et à un emploi. En 2016, selon des chiffres de l’UNICEF, 9 millions d’élèves étaient scolarisés en Afghanistan, dont 39% de filles, contre 1 million en 2002. Elles se sont aussi fait une place en politique. En 2014, le Parlement était composé à 25% des femmes.

Dès le début de l’offensive menée par les talibans, au printemps, les femmes se sont trouvées en première ligne. Selon le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, “parmi près de 250 000 Afghans forcés de fuir depuis la fin du mois de mai, 80% sont des femmes et des enfants “.

La particularité de l’Afghanistan, comptant un peu plus de 37 millions d’habitants, est d’avoir une population très jeune (18 ans en moyenne). La majorité des femmes a donc grandi après la chute des talibans, avec l’espoir d’une émancipation durable.

En 2016, selon des chiffres de l’UNICEF, 9 millions d’élèves étaient scolarisés en Afghanistan, dont 39% de filles, contre 1 million en 2002. Elles se sont aussi fait une place en politique. En 2014, le Parlement était composé à 25% des femmes.

D’après l’Organisation internationale du travail, en 2014, 19% de la population active était composée de femmes. Une évolution notable, mais encore loin des objectifs : en 2017, l’UNICEF s’inquiétait toujours des mariages forcés, concernant 58% des afghanes, en 2017. 35% d’entre elles avaient moins de 18 ans.

Lors de leur première conférence de presse depuis Kaboul, le 17 août, les talibans ont affirmé que “la guerre est terminée”, s’engageant “à laisser les femmes travailler dans le respect des principes de l’islam”. Une affirmation à laquelle les militantes et expertes ne croient pas. Le 15 août, la militante pour les droits des femmes et prix Nobel de la Paix Malala Yousafzai s’est dite “profondément inquiète” pour l’avenir des femmes dans la région. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, l’écho est similaire : les talibans ne feront que réprimer les femmes. 

Nous avons échangé avec Nassim Majidi, chercheuse, co-fondatrice et co-directrice du centre Samuel Hall, basé à Kaboul, Nairobi et Tunis, spécialiste de la place des femmes en Afghanistan et des phénomènes migratoires. Mobilisée depuis la France pour aider à l’évacuation d’Afghan.e.s, elle analyse l’impact qu’aura à court et moyen terme la prise du pouvoir des talibans sur la vie des femmes afghanes.

Marie Claire : À l’heure où nous parlons (mardi 17 août après-midi, ndlr) quelles sont déjà les conséquences de la victoire des talibans pour les femmes afghanes ?

Nassim Majidi : Kaboul vient de tomber, donc tout est encore assez frais et il y a beaucoup d’incertitudes. Les talibans sont eux-même surpris de la vitesse à laquelle ils sont ont pris la ville. Mais si on écoute les échos des villes tombées avant, comme Hérat, la semaine passée, les femmes ont été interdites d’accès à l’université. On a fermé la porte à celles qui ont essayé d’y retourner.

À Kandahâr, dans le sud, les talibans ont cherché les femmes travaillant dans des banques. Ils les ont ramenées chez elles et les ont remplacées par un homme de leur famille. Ils ont bien fait passer leur message : les femmes ne pourront pas travailler et ne pourront pas aller à l’école.

À Kandahâr, dans le sud, les talibans ont cherché les femmes travaillant dans des banques. Ils les ont ramenées chez elles et les ont remplacées par un homme de leur famille.

Il faut faire attention parce qu’il y a une opération séduction énorme auprès des médias internationaux. Le porte-parole des talibans dit que les femmes auront accès à l’université et les filles à l’école. Quand la BBC lui a demandé en direct si les femmes se verront imposer le voile ou la burqa, il a répondu “on laissera la possibilité aux femmes de choisir, mais il faudra qu’elle soient voilées”. Personne n’y croit.

Dans les villages où les talibans sont présents, les femmes doivent porter la burqa. Elles ne peuvent pas sortir librement de chez elles et doivent être accompagnées d’un chaperon, ce qu’on appelle en dari (le persan parlé en Afghanistan, ndlr) un mahram, même pour acheter du pain. Elles doivent être couvertes de la de la tête aux pieds. On ne peut que voir les mains. Si elles ne sont pas mariées ou sont divorcées, elles sont susceptibles d’être prises de force pour être mariées à des combattants talibans. Les talibans font des listes des femmes et filles à marier de force.

Dans les villages où les talibans sont présents, les femmes doivent porter la burqa. Elles ne peuvent pas sortir librement de chez elles et doivent être accompagnées d’un chaperon.

Voilà ce qui attend les femmes. À Kaboul, aucune annonce n’a été faite. Mais les habitants ont déjà réalisé des actes de prévention. Dans le paysage urbain, la présence des femmes a toujours été marquée par les boutiques de vêtements et les salons de beauté. Aujourd’hui, les vitrines des salons de beauté avec les femmes maquillées sont en train d’être repeintes. Personne ne leur a demandé de le faire, mais les Afghans s’impose cela parce qu’ils savent ce qui les attend. Les femmes perdent la liberté d’étudier, de travailler, de bouger, de s’exprimer, d’être indépendantes.

Il a quatorze ans, quand je suis arrivée en Afghanistan, les femmes me parlaient de l’époque des talibans (1996 à 2001, ndlr). Elles disaient que le plus dur est de se trouver entre quatre murs, enfermées, comme dans une prison. Quand j’y suis retournée en mars dernier, à Kaboul déjà, beaucoup de femmes me disaient la même chose. Je disais que Kaboul allait tomber en septembre. C’est finalement arrivé deux semaines plus tôt, mais les femmes le ressentent depuis plusieurs mois.

Ces souvenirs reviennent très vite dans l’esprit des gens, qui se rappellent très facilement les violences et les lapidations. Une chose est sûre : la population n’a pas d’espoir que la situation change, même si les talibans disent qu’ils ont changé.

Peut-on s’attendre à une différence entre les femmes habitant dans les grandes villes et celles des zones plus rurales ?

Il n’y aura pas de différence. Si vous regardez les images partagées ces derniers jours, par exemple la cohue à l’aéroport, vous ne verrez jamais une femme sur les photos. Elles ne sont déjà plus là. Les seules femmes encore visibles sont celles prêtes à partir ou à mourir en disant ce qu’elles pensent. Ce sont des femmes très courageuses. La plupart des femmes sont donc cachées chez elles.

Jusqu’à la prise du pouvoir des talibans et le début de leur offensive, ces derniers mois, quel était le quotidien des femmes en Afghanistan ?

C’est là qu’on voyait une différence entre les femmes résidant dans des villes et celles en zone rurale. Dans les villes, c’était beau à voir. Les femmes allaient tous les jours au travail, à l’université, à l’école. La femme qui faisait le ménage dans les locaux de notre organisme allait au lycée en même temps que ses enfants parce qu’elle essayait de rattraper le retard qu’elle avait pris. Ces femmes souhaitaient être au même niveau que les hommes.

Si vous regardez les images partagées ces derniers jours, par exemple la cohue à l’aéroport, vous ne verrez jamais une femme sur les photos. Elles ne sont déjà plus là.

J’ai toujours été émue en voyant à quel point les jeunes couples mariés, à Kaboul ou à Hérat, dans les villes, travaillent, tous les deux. Ils voulaient avoir deux sources de revenus, pour pouvoir acheter leur maison et avoir les moyens de leur ambition. Il n’y avait plus ce décalage entre les femmes qui restent à la maison et les hommes qui travaillent. La société comprenait que pour avancer, il fallait que tout le monde travaille, y compris les femmes.

Les femmes étaient de plus en plus diverses : des artistes, des poètes, des musiciennes, des journalistes, des activistes, des parlementaires… Les femmes étaient vraiment présentes partout. C’est très triste de voir, par exemple, ces centres de beauté repeints, parce que c’est un symbole. C’était un endroit de réunion entre femmes, où elles riaient, partageaitnt leurs histoires, se détendaient. Et où les hommes n’allaient pas. Pour les femmes, c’était aussi un symbole de travail, parce que les femmes travaillaient pour les femmes. 

Dans le monde rural, c’était forcément un peu différent. Mais dans les villages, les femmes ont toujours eu un poids important. Elles avaient des travaux non-rémunérés, mais contribuaient au gagne-pain de la famille. Les femmes décident de beaucoup de choses en Afghanistan.

Il faut bien comprendre une chose : avoir la charia imposée, avoir le point de vue des talibans imposé, ce n’est pas un point de vue afghan, c’est moyenâgeux. C’est davantage une influence des madrassas pakistanais, que d’une culture afghane. J’ai beaucoup entendu dire “mais ce sont des Afghans, peut-être qu’ils doivent choisir pour eux, si c’est cela qu’ils veulent”. Non, ce n’est pas ce qu’ils veulent et ce n’est pas l’identité, ni la culture afghane.

Comment ont évolué les droits des femmes en Afghanistan ? Il y a eu une émancipation dans les années dans les années 1960-1970. Puis les talibans ont pris le pouvoir en 1996…

Il y a des photos de femmes à l’université, à Kaboul, dans les années 1970. On dirait même des photos de Téhéran, si on compare l’Iran et l’Afghanistan à la même période. Ces pays ont connu une chute différente, mais l’issue est la même : la répression les droits des femmes.

Lorsque les talibans étaient au pouvoir, les femmes étaient chez elles, cachées à la maison. Il faut imaginer l’impact sur la santé mentale de ces femmes. Quand on dit qu’elles étaient bloquées, ce n’était pas dans un grand appartement ou une maison, mais dans une pièce, avec parfois six enfants en train de pleurer autour d’elles.

Dans les familles de déplacés internes, tout le monde a dû apprendre à vivre ensemble. Cela a créé beaucoup de tensions entre les femmes et les hommes. Les hommes frappaient les femmes et les enfants. Les familles sont passées de trois à quatre personnes gagnant de l’argent à une seule, le père. Et les violences domestiques ont commencé.

Aujourd’hui, environ 70% de la population afghane a moins de 30 ans, ce qui signifie que la plupart de femmes s’attendent à vivre comme elles ont pu le faire ces vingt dernières années.

En plus d’un emprisonnement mental, les femmes bloquées chez elles subissaient les coups. Elles sont devenues victimes à tous les niveaux alors qu’elles étaient devenues des femmes actives et pleines d’espoir.

Aujourd’hui, environ 70% de la population afghane a moins de 30 ans, ce qui signifie que la plupart de femmes s’attendent à vivre comme elles ont pu le faire ces vingt dernières années. Bousculer cela aujourd’hui est complètement inattendu. Personne ne pensait revenir autant en arrière… On revient à une autre époque qui n’est pas l’époque moderne.

Ces dernières heures, plusieurs activistes afghanes ont exprimé leur désolation sur les réseaux sociaux et dans les médias. Certaines femmes journalistes continuent à couvrir l’actualité depuis Kaboul. Que risquent-elles ?

Toute femme, qui s’est exposée publiquement en Afghanistan, qu’elle soit journaliste, activiste, ou autre, est à risque. Les talibans aiment les femmes silencieuses. Tous les leaders talibans ont des smartphones et vont sur les réseaux sociaux.

Les talibans aiment les femmes silencieuses.

Les talibans ont des listes de femmes journalistes, chercheuses, activistes. Personne ne sait qui est sur cette liste. Dans certaines villes, ils toquent même aux portes pour demander s’il y a des journalistes. C’est juste une question de temps, mais la peur est là. Toute femme qui s’est montrée publiquement est aujourd’hui exposée aux talibans.

Comment venir en aide aux femmes et jeunes filles afghanes ?

De nombreuses listes sont créées pour les sauver, en réponse à celles des talibans. Ce sont des listes “d’Afghans en danger”, comme le disait Martine Aubry (la maire de Lille, ndlr). On ne parle plus de migrants, de réfugiés ou de demandeurs d’asile, parce que c’est ce que les politiques veulent qu’on dise.

Il faut penser aux personnes en danger. Il faut mobiliser les municipalités françaises, comme l’a fait Martine Aubry, il faut le dire. Elle a mis des fonds en place pour accueillir des Afghans. Il faut aussi communiquer avec des associations de la société civile, des organisations comme la nôtre, qui ont des contacts sur place et peuvent demander à leurs réseaux qui sont les personnes à sauver. En deux mots, il faut une mobilisation civile et locale.

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