Pourquoi faire une série sur une affaire aussi médiatisée que Gregory ?
  • TF1 diffuse ce lundi à 21h05 la minisérie événement Une affaire française, présentée en avant-première au Festival de la Fiction TV de La Rochelle. 
  • Il s’agit d’une reconstitution minutieuse et soignée des faits sur la période de 1984 à 1987.
  • Après les livres, les documentaires et la série L’affaire Villemin, pourquoi faire une série sur une affaire aussi médiatisée ?

L’affaire Grégory a tenu et tient encore, comme aucune autre, la France en haleine.
TF1 diffuse ce lundi à 21h05 la minisérie événement Une affaire française qui propose en 6×52 minutes, une reconstitution minutieuse et soignée des faits sur la période de 1984 à 1987. Il s’agit « d’une fiction du réel, extrêmement documentée », résume la coproductrice Aimée Buidine au cours d’une table ronde au Festival de la Fiction de La Rochelle où la série a été présentée hors compétition.

Sauf Jeanne Lombardi, « journaliste fictive », campée par Laurence Arné, tous les protagonistes du fait divers portent leurs vrais noms. Si les documentaires comme Gregory sorti en 2019 sur Netflix sont peu exposés aux critiques, les fictions sont plus susceptibles d’être jugées « voyeuristes », voire d’être attaquées en justice. Alors pourquoi faire une série sur une affaire aussi médiatisée ?

En 2006, la minisérie L’affaire Villemin, inspirée du Bûcher des innocents de Laurence Lacour, a valu à ses diffuseurs, France 3 et Arte, une condamnation pour diffamation envers Bernard Laroche, soupçonné un temps du meurtre de Grégory puis tué par le père de l’enfant, son cousin.

« Cette famille qui a droit au répit »

La série de TF1 n’a pas encore été diffusée que les parents de Grégory fulminent de ne pas avoir été consultés. « Christine et Jean-Marie Villemin sont assez choqués de l’exploitation qui, une fois de plus, est faite de leur tragédie », note Me François Saint-Pierre, l’un de leurs conseils, avec Mes Moser et Chastant-Morand, rapporte L’Est Républicain.

Si la production a prévenu le couple Villemin du tournage, le réalisateur Christophe Lamotte n’a pas voulu les rencontrer « pour ne pas être dépositaire de leur parole, pour garder de l’indépendance », selonTélé 7 jours.

« Cette histoire publique dure depuis des années et je comprends bien l’intention. Et à la fois, on comprend bien celle de cette famille qui a droit au répit », analyse Florence Aubenas, que 20 Minutes avait interrogé à ce sujet à Séries Mania.

« On traite d’un bouleversement de la société »

« Notre façon de traiter cette affaire est différente par rapport à ce qui a déjà été fait », défend Aimée Buidine. Cette série chorale aborde l’affaire selon plusieurs points de vue : celui de la famille Villemin, des enquêteurs et des journalistes.

« On traite d’un bouleversement de la société, d’un moment où la France s’est divisée, de l’acharnement médiatique, d’une machine judiciaire qui s’est emballée, de la France qui s’est fait l’écho des médias et de la justice, et d’un drame humain, magnifiquement incarné », argue la coproductrice.

« On ne se positionne pas là où la justice n’a pas tranché »

Une affaire française décrit les manquements à l’éthique journalistique et les errements de la justice sans jamais adopter « un angle judiciaire » sur cette affaire non résolue. « On ne se positionne pas là où la justice n’a pas tranché », insiste Aimée Buidine.

« Je ne serais pas allé dans une série qui aurait pris parti. Cela n’aurait été ni intéressant, ni respectueux. Cela aurait été une erreur sur le plan juridique et humain », explique Guillaume de Tonquédec, qui incarne
Etienne Sesmat, ce gendarme lorrain qui a mené l’enquête en 1984.

Cette neutralité revendiquée s’appuie le travail très documenté des scénaristes Alexandre Smia (Le bureau des Légendes) et Jérémie Guez (La Nuit a dévoré le monde). « Ils se sont appuyés sur une multitude de sources, d’archives, les PV des gendarmes », résume Aimée Buidine.

« On était tous portés par cette responsabilité commune »

Si Une affaire française est consciente des lignes rouges à ne pas franchir sur le plan juridique, les comédiens et le réalisateur Christophe Lamotte se sentent « responsables » vis-à-vis de l’ensemble des protagonistes de l’affaire, et en particulier, des parents du petit garçon assassiné.

Guillaume Gouix, qui joue Jean-Marie Villemin, voulait à tout prix « éviter le côté voyeuriste et impudique face à ce malheur-là ». « On était tous porté par cette responsabilité commune. On a la sensation d’être au bon endroit sur un projet juste, qui raconte quelque chose d’essentiel : l’homme est capable du meilleur comme du pire. Il y a ce rouleau médiatique terrible, et cette histoire d’amour incroyable, confirme Blandine Bellavoir, qui joue Christine Villemin. La force de cette série, c’est de ramener de l’humanité »

« J’ai essayé d’avoir la distance juste »

Une affaire française, c’est aussi l’histoire d’un couple qui n’a jamais flanché. « Lorsque l’un d’eux s’écroule, l’autre tient », estime Blandine Bellavoir. « Cet amour est tellement fort. On les a toujours vus gérer le drame, les accusations, l’instrumentalisation. Enfin, on les voit ensemble, s’aimer », souligne Laurence Arné, qui espère que si le couple Villemin regarde la série « ils seront contents parce qu’on ne les a jamais vus comme cela ».

« La fiction donne aussi accès à une forme d’intimité et de romanesque qu’il n’y a pas dans les documentaires », défend Guillaume Gouix. « Avec la fiction du réel, on est dans l’émotion, en immersion dans ce moment-là, c’est cela la force de la proposition », confirme la productrice.

Une émotion mise en scène avec sobriété. « J’ai essayé d’avoir la distance juste. Godard disait que “le travelling est une affaire de morale”, c’est vrai. J’ai abordé les choses comme cela. Il faut faire confiance à l’âme humaine qu’on est et au regard qu’on a pour aborder ce genre d’affaires », considère le réalisateur Christophe Lamotte.

« Cette affaire ne leur appartient plus »

« Au-delà du fait divers, ce sont des faits de vie, de société, d’âmes humaines qui nous pénètrent par la télé, les journaux, par les discussions dans les dîners de famille, les avis de chacun sur l’affaire. Cela irrigue toute la société », enchaîne Christophe Lamotte, qui rappelle que « des tas de jeunes ne connaissent pas cette histoire ».

« Avec mes parents, collés devant la télé, on a suivi cette affaire qui est devenue, pardonnez-moi l’expression, un feuilleton. Malheureusement, derrière tout cela, il y avait des humains, des familles qui ont été brisées », se souvient Michaël Youn.

Le comédien qui interprète le journaliste Jean-Michel Bezzina, chargé de la correspondance pour Le Figaro, RTL ou encore Ouest-France estime que « les micros de Paris ont débarqué dans les Vosges. Cette presse a bouleversé ces vies et brisé ces familles. ».

Si Michaël Youn trouve le titre Une affaire française « formidable », c’est « parce que malheureusement, et je suis désolé de le dire pour la famille Villemin, cette affaire ne leur appartient plus, elle appartient au peuple français, à tous ceux qui ont suivi cette histoire. Ils se sont même retrouvés dépossédés de leur drame. C’est triste, mais c’est pour cela que cette série était nécessaire, pour raconter comment cela a dérivé. » « La série questionne notre responsabilité en tant que consommateur de médias », conclut Laurence Arné. Et par ricochet, notre regard de spectateur.

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