Ma mère, mon mentor : comment l’empreinte maternelle définit les carrières

Guider sans façonner, inspirer sans enfermer… C’est un subtil équilibre qui fait grandir et s’épanouir. Des femmes au parcours exemplaire ont réussi à l’atteindre, et leurs enfants devenus adultes saluent le rôle moteur qu’elles jouent dans leur accomplissement.

La paternité, la cinquantaine et un confinement introspectif l’auront convaincu de se lancer. «C’est venu de manière un peu bouddhiste», résume Frédéric Jousset. À la rentrée, cet entrepreneur millionnaire s’est mis en retrait de Webhelp, sa société de call centers née en 2000, pour créer Art Explora et ArtNova, une fondation philanthropique et un fonds d’investissement qui visent à amener les arts au plus près de ceux qui en sont loin.

Cet article, initialement publié le 23 novembre 2020, a fait l’objet d’une mise à jour.

Il s’y emploie avec sa mère, Marie-Laure Jousset, 76 ans. Administratrice d’Art Explora, elle supervise aussi, bénévolement, les travaux d’aménagement d’une résidence d’artistes que la fondation ouvrira en 2021 à la Cité internationale des arts de Montmartre, à Paris. Autrefois conservatrice en chef en charge du design au Centre Pompidou, elle est une conseillère précieuse pour son fils. «Elle sait anticiper les réactions du public, m’aide à naviguer dans le milieu artistique et m’alimente constamment en idées neuves», énumère celui-ci. Monter une exposition, préparer les plaquettes pédagogiques destinées au public, affûter un élément de communication… entre eux, l’échange est permanent. Il prend racine dans l’enfance de Frédéric Jousset. Petit, il croise à la maison les designers Ettore Sottsass, Philippe Starck ou Ron Arad, invités de sa mère. Son père, chef d’entreprise, préside aussi l’École normale de musique de Paris. «J’ai grandi au contact des artistes, et je considère cet éveil précoce à la culture comme une grande chance, dont j’aimerais en faire profiter d’autres», raconte Frédéric Jousset. Notamment, donc, grâce à ce que sa mère lui a appris.

En vidéo, la cérémonie de remise du prix Business with Attitude-Madame Figaro-2020

“Je propose, il décide”

Marie-Laure Jousset se voit-elle pour autant comme un mentor pour son fils ? «Je n’aime pas ce terme, il sonne “maîtresse d’école”. Je propose, il décide. C’est lui le patron, objecte-t-elle. Et je n’ai pas pour ambition que Frédéric me ressemble.» Précisément, un mentor n’est pas un pygmalion. Le premier, dans la mythologie grecque, devient le précepteur, le guide et le pédagogue de Télémaque, le fils d’Ulysse parti guerroyer. Pygmalion, lui, sculpte dans le marbre la femme de ses rêves et en tombe amoureux. Quand Mentor prend soin de l’autre, Pygmalion le façonne selon ses critères. Aujourd’hui encore, le mentorat est avant tout un acte de générosité désintéressée. «Il valorise la bienveillance, la solidarité, la coopération, le partage, la confiance et la transversalité, énumère Gisèle Szczyglak dans Le Mentoring pour les nuls (Éditions First). Il permet d’exprimer, dans un espace privilégié, tout son potentiel.»

Un rôle qui pourrait rappeler celui de parent, dans sa version la plus noble. Un soupçon de distance en plus – la frontière est ténue. «La disharmonie vient du mélange des genres, explique Marie-Laure Jousset. Je dois parfois oublier que je suis sa mère et prendre la posture d’une conseillère extérieure. Ne pas me sentir blessée personnellement quand mon fils n’écoute pas mes conseils, mais faire une autre proposition. Ce n’est pas facile, mais c’est stimulant.»

Ligne de crête

Les parents sont parfois contraints de trouver cet équilibre malgré eux. À 75 ans, Danielle Weber savoure sa retraite après quarante-cinq ans d’une carrière brillante menée dans la publicité, jusqu’au poste de directeur commercial international – elle emploie le masculin – des cosmétiques Vichy chez BETC. Elle a refusé, plusieurs fois, des postes à l’étranger ou à la direction générale. «Il faut savoir ce que l’on veut», balaie Danielle Weber, attablée dans un café du IXe arrondissement de Paris, une élégante veste blanche sur les épaules.

En l’occurrence, elle, à l’époque, voulait du temps pour son mari et ses deux filles. Petites, ces dernières l’accompagnent parfois au travail, connaissent ses collègues. Mais Danielle Weber, loin de leur vanter les mérites de la communication, essaie de les convaincre de faire une école de commerce, pour élargir le spectre. Raté : toutes deux suivront la même voie qu’elle. Lauren Weber travaille aujourd’hui, comme sa mère, en agence. Après Publicis et CLM BBDO, elle dirige, à 39 ans, la communication de Rosapark. Une vie qu’elle a imaginée en regardant sa mère. «Elle a toujours été très libre et follement épanouie. Forcément, ça donne envie d’être comme elle : belle, avec une carrière solide, des enfants qui l’adorent et des amis qu’elle voit souvent. Elle a été un modèle.» Une oreille attentive également, et une bonne conseillère, que Lauren Weber consulte à chaque étape-clé de sa carrière, pour trouver l’équilibre entre travail et famille ou pour mieux manager. Au travail, Lauren entend souvent parler d’elle. «Cela a été un moteur, plus qu’une source de pression, balaie la jeune femme avec assurance. Même si à force d’entendre à longueur de temps que ma mère est une sainte, je me dis parfois que je ne pourrai jamais faire mieux.»

Morgane Miel, rédactrice-en-chef adjointe de Madame Figaro, et Christelle Rebière, journaliste chez RTL, ont animé ensemble cette cérémonie.

Anne-Florence Schmitt, directrice de la rédaction de Madame Figaro, et Frédéric Biousse, président d’Experienced Capital et fondateur des Domaines de Fontenille.

De gauche à droite, Anne Pican, éditrice Le Figaro/Madame Figaro, Aurore Domont, présidente de Media Figaro, Alexandra Mauraisin, directrice de la marque du Groupe La Poste et Marie-Aude Dubanchet, directrice adjointe de la communication du groupe La Poste

Jean-Sébastien Stehli, directeur adjoint de la rédaction de Madame Figaro, et Vanessa Chocteau, directrice du programme French IoT de La Poste.

Loyautés vertueuses

Car toute figure inspirante nourrit chez l’autre, même sans le vouloir, la notion d’exigence. «Pour trouver ses propres points forts, sans se sentir la prolongation ou la pâle copie d’un modèle, il faut, à un moment donné, une mise à distance», estime Isabelle Méténier, auteure d’Histoire personnelle, destinée professionnelle (Éditions Dervy). Pour cette psychosociologue et coach, un enfant mentoré par sa mère peut devenir une sorte d’obligé. «On peut décider de suivre ou non le conseil d’un mentor. Mais se donne-t-on cette permission avec sa mère, au risque d’entrer dans un conflit de loyauté ? Je n’en suis pas sûre.»

Ni Lauren Weber ni Frédéric Jousset ne semblent crouler sous le poids de l’héritage maternel. L’une comme l’autre l’ont au contraire absorbé pour le faire exister autrement, le déployer plus largement encore ou le faire rejaillir sur leurs propres enfants. Ce que s’attachent à faire tant d’enfants, même sans travailler dans le même domaine que leurs parents. «C’est ce que le psychiatre hongrois Iván Boszormenyi-Nagy appelait “les loyautés vertueuses”, explique Isabelle Méténier. Pour lui, un enfant a une dette existentielle envers ses parents, qui lui ont donné la vie. Honorer et prolonger ce qu’ils ont fait est une façon de leur rendre justice, à condition que cela le porte et l’anime.»

Transformer l’héritage

C’est peut-être ce qui se joue depuis dix ans à Orthez, une petite commune du Béarn, qui abrite l’entreprise centenaire des Tissages Moutet. Au début des années 2010, Benjamin Moutet rejoint sa mère à la tête de l’usine familiale de linge de table. À elle, la direction artistique, à lui, la gestion opérationnelle. Trentenaire, diplômé d’une école de commerce et jusqu’alors consultant en ressources humaines, il réorganise la production et lance un plan de recrutement et de formation de nouvelles recrues, des trentenaires aux habitudes bien éloignées de celles des ouvrières historiques. En bref, Benjamin Moutet insuffle sa rigueur dans l’entreprise… sans jamais empiéter sur le domaine de sa mère. «Notre rôle est que nos tissus se vendent, explique-t-il. Nous nous sommes mis au service de ma mère et de sa vision, ancrée dans le produit.»

Des torchons et des nappes dont Catherine Moutet a fait des produits haut de gamme, dessinés par des artistes et designers de renom, notamment vendus dans les boutiques de musées, jusqu’au MoMA de New York. Un pari gagnant qu’elle fait en 1999, lorsqu’elle prend la suite de son mari à la direction de l’entreprise, alors en liquidation. Sans diplôme, Catherine Moutet fait appel à ses amis, vend ses bijoux et liquide son assurance-vie pour reconstituer un capital. «L’idée que notre savoir-faire, nos archives et surtout nos ouvrières puissent disparaître m’était insupportable. Alors j’ai travaillé comme une acharnée mais avec beaucoup d’optimisme», raconte-t-elle aujourd’hui. Surtout avec la conscience de sa responsabilité : comme patronne, elle contribue à faire vivre une région et un patrimoine. C’est cela, avant tout, ce qu’elle a transmis à son fils. «Jamais il ne lui viendrait à l’idée de délocaliser, c’est ma plus grande fierté», sourit-elle. S’il a ses codes et ses pratiques, c’est en voyant sa mère sauver l’entreprise que Benjamin Moutet a appris à faire face aux aléas. «Elle a été un mentor pour l’acharnement et l’obstination à ne rien lâcher», note-t-il.

Ce qui nous lie

Depuis son retour dans le Béarn, Benjamin Moutet a créé un programme de résidence d’artistes et cofondé l’association Lin des Pyrénées, afin de recréer une filière linicole locale. Une façon de prolonger l’œuvre de sa mère, dont l’âme infuse encore dans chaque fibre de l’usine. En témoignent des journées de brainstorming organisées avec les vingt salariés pour définir les valeurs de l’entreprise. La jeune équipe s’accorde sur quatre adjectifs : optimiste, 100 % français, curieux et exigeant. «Ce qui aurait pu être la fin d’un cycle s’est révélé être la continuité du travail de ma mère», résume Benjamin Moutet.

D’Orthez à Paris, Benjamin, Frédéric et Lauren ont en commun d’avoir une mère hors norme, puissante et libre, qui a parfois dû compenser les manques d’un mari malmené par la vie. Des femmes d’autant plus inspirantes qu’elles se sont imposées à une époque où la carrière était l’apanage du père. Là où le mentorat masculin est parfois encombré d’un mélange de rivalité plus ou moins consciente – ne dit-on pas «tuer le père» ? – et d’obsession de la lignée, les mères semblent avoir construit un autre modèle, plus «nourricier», qui apporte connaissances et matière pour voler de ses propres ailes, une impulsion de liberté à construire au-delà d’elles.

«Le psychanalyste et pédiatre britannique Donald Winnicott appelait à se méfier des mères parfaites. Il préférait les “good enough mothers” (les mères suffisamment bonnes) qui, elles, garantissent à leur enfant un lien affectif juste assez fort pour les encourager à être pleinement, sans les étouffer», explique le philosophe Jean-Philippe Pierron, professeur à l’université de Bourgogne et spécialiste de l’éthique du soin, notamment familial. Un point d’équilibre que les familles trouvent par un mouvement de balancier. «Une conception exaltée de l’autonomie serait de croire qu’on n’est redevable de rien, à personne, poursuit Jean-Philippe Pierron. Il faut parfois toute une vie pour admettre que ce qui nous lie aux autres nous fait être, mais n’est pas un moindre être. Reconnaître qu’on doit beaucoup à sa mère, par exemple, ne signifie pas qu’on lui doit tout. Et reconnaître sa mère comme mentor, c’est avoir trouvé cet équilibre.»

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