L’intelligence artificielle peut-elle prédire comment on va mourir ?
  • En quelques jours, Don’t look up a été propulsé dans la liste des plus gros succès sur Netflix.
  • Parmi les clins d’œil à la réalité du film, il imagine des algorithmes d’IA capables de prédire notre façon de mourir.
  • Dans les faits, les algorithmes en savent énormément sur nous. Sont-ils pour autant capables de prédire notre mort ?

« Nos algorithmes peuvent prédire votre mort avec 96,5 % d’exactitude », affirme Peter Isherwell (Mark Rylance) à Dr Mindy (Leonardo DiCaprio) dans Don’t look up : le déni cosmique. Quelques scènes plus tard, le PDG de l’entreprise technologique Bash Cellular prédit à la présidente des Etats-Unis (
Meryl Streep) qui lui demande des détails sur sa fin de vie : « Vous allez être dévorée par un brontéroc ». Pour ceux qui se demandent, c’est une vilaine bestiole.

La satire signée Netflix dénonce avec humour l’inaction des gouvernements devant l’extinction certaine de l’espèce humaine et n’oublie pas de critiquer par la même occasion les géants de la tech, plus intéressés par l’enrichissement personnel que par le salut de l’humanité. Peter Isherwell campe un technoprophète, à mi-chemin entre
Elon Musk et
Mark Zuckerberg, persuadé que sa technologie va sauver le monde. S’il se trompe là-dessus, la fin donnera toutefois raison aux prédictions de ses algorithmes sur la mort de la présidente. Dans les faits, les algorithmes des Gafa (entendre Google, Amazon, Facebook-Meta et Apple), gavés de données grâce à nos traces numériques, ont des capacités de prédiction spectaculaires. Mais peuvent-ils vraiment prédire notre mort ?

« Don’t look up » a tout faux

L’intelligence artificielle raisonne par induction. Elle part du particulier pour en tirer une règle générale. « Cela marche bien s’il y a une uniformité. C’est certain, à condition que ce qui est observé corresponde vraiment à ce qu’on va observer dans le monde qui va advenir, explique Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en intelligence artificielle et président du comité d’éthique du CNRS. Est-on certain que ce qui s’est produit dans le passé va se produire dans les mêmes conditions ? Si ça se produit dans les mêmes conditions, il y a des chances, en probabilité, que cela se reproduise de façon identique. Mais si les conditions changent, cela va changer ». Et on n’a aucune certitude que le monde reste figé.

De ce point de vue, Don’t look up a faux sur toute la ligne. Lorsque Peter Isherwell débarque sur une nouvelle planète accompagné d’une vingtaine de personnes dont la présidente des Etats-Unis, le contexte a changé. Les conditions de la fin du film n’ont plus rien à voir avec le début. La végétation, le taux d’oxygène, les animaux… Tout a changé. Et l’algorithme ne pouvait pas le prédire avant l’arrivée de la comète, il n’est pas magicien. « C’est drôle parce que c’est absurde, mais s’il y a un cas où ça ne peut pas marcher, c’est bien celui-ci », sourit le spécialiste.

Google peut prédire qu’une femme est enceinte

Passons sur les erreurs de la fiction, les algorithmes en savent tout de même énormément sur nous. Elles ne l’inventent pas. Elles n’ont qu’à observer toutes les traces numériques que nous laissons à travers nos recherches, nos interactions sur les réseaux sociaux, nos achats en ligne… Bientôt on pourra même payer avec notre téléphone portable. L’enjeu sera énorme, car, si les Gafa sont si férus de données personnelles c’est d’abord pour les revendre aux annonceurs, pas pour prédire la mort des internautes. Il s’agit de gagner de l’argent grâce à la publicité ciblée. A partir des recherches effectuées, Google sait que telle personne est une jeune femme, telle autre un vieillard, ou un divorcé, ou un célibataire… Et grâce à ces informations, les annonceurs peuvent augmenter leur taux de retour.

Et petit à petit, les algorithmes finissent par en savoir plus sur nous que nous-mêmes. En 2019, Roger McNamee, investisseur de la première heure de Facebook, et auteur de Facebook, la catastrophe annoncée (Quanto),
affirmait à 20 Minutes que « Google peut prédire avec 90 % de justesse qu’une femme est enceinte avant qu’elle ne soit au courant ». Mieux (pire ?) : « Certaines IA peuvent détecter l’homosexualité d’une personne, parfois, avant même que la personne se définisse ainsi », avance Guillaume Chaslot, algorithmicien qui a travaillé sur l’algorithme de YouTube et Google. En 2017, une étude de l’université de Stanford, relayée par The Guardian, a montré qu’à partir de quelques photos, un algorithme pouvait distinguer correctement une personne se définissant comme homosexuelle d’une personne se définissant comme hétérosexuelle, avec un taux de réussite de 81 % pour les hommes et de 74 % pour les femmes.

L’Ia connaît notre état de santé

Ils sont capables de percevoir des signaux faibles, invisibles à l’humain, grâce à la masse gigantesque de données qu’ils ingurgitent. « Selon Google, ses algorithmes peuvent prédire les épidémies, surenchérit Jean-Gabriel Ganascia. Ils détectent l’augmentation du nombre de requêtes telles que « comment soigner une toux ». Ils ne peuvent toutefois pas dire s’il s’agit d’une grippe ou du Covid-19, par exemple ».

Pour ce qui est de notre mort, ça se corse un peu. « L’IA connaît nos habitudes. Si on conduit une moto et qu’on a l’habitude de faire des excès de vitesse, elle peut calculer une probabilité. De même, elle connaît notre état de santé, notre consommation d’alcool », note le spécialiste d’intelligence artificielle. Parier qu’un fumeur va mourir d’un cancer des bronches, à la limite, n’importe qui peut le faire. On est quand même loin des promesses de Peter Isherwell dans Don’t look up, et c’est tant mieux. Imaginez un monde où les assurances peuvent connaître le jour de notre mort. Non, n’imaginons pas, c’est mieux.

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