Les DAO vont-ils révolutionner la démocratie et les processus de décision ?

En juillet 2021, le groupe Pleasr mettait la main sur l’album Once upon a time in Shaolin du Wu-Tang Clan, disponible en un seul exemplaire dans le monde, pour 4 millions de dollars. En octobre de la même année, le fonds de capital-risque Andreesen Horowitz versait 5 millions de dollars pour soutenir la communauté Friends With Benefits. Le point commun de ces deux histoires ? Une application spécifique de la blockchain : les DAO, acronyme de Decentralized Autonomous Organization (organisation décentralisée autonome).

Car en dehors des montagnes russes du cours du bitcoin et des autres cryptomonnaies, la blockchain permet suffisamment d’applications pour voir se développer l’univers de la finance décentralisée (DeFi), les NFT, ces jetons non-fongibles qui permettent d’acheter et d’échanger des œuvres d’art numérique, ou encore… les DAO, dans laquelle certains adeptes voient la possibilité de faire advenir une forme de démocratie directe. Un horizon encourageant alors que l’abstention atteint des sommets au premier tour des législatives 2022…

Une « communauté numérique avec un compte commun »

Mais avant de parler politique, décortiquons leur fonctionnement. Une DAO fonctionne en gros comme une entreprise, dont vous achèteriez des jetons (tokens) au lieu d’actions. Chaque token acheté donne droit à un ou plusieurs droits de vote, ce qui permet à chaque participant d’influer sur les décisions financières ou politiques prises par le groupe. La décentralisation est au fondement même de la blockchain : elle était présente dans le white paper du créateur du protocole bitcoin, Satoshi Nakamoto. On la retrouve dans les usages des smart contracts, qui permettent de conclure des transactions sans passer par des notaires, ou encore dans la création de NFT, qui visent notamment à éviter aux artistes de passer par des intermédiaires pour trouver leur public. À ce titre, que l’univers crypto voit émerger des « organisations autonomes décentralisées » n’a rien de très surprenant. Mais que veulent vraiment les membres d’une DAO ? Quelles sont leurs activités, leurs ambitions ? Pour l’investisseur Cooper Turley, interviewé par CNBC, ils ne composent que des « communautés internet avec un compte commun ». C’est l’image de PleasrDAO, qui se réunit pour acheter un album, de HerStory DAO, qui finance et collectionne des projets crypto d’artistes femmes et noires ou de FlamingoDAO, qui collectionne des NFT.

Pour François Dorléans, fondateur de Stratumn, les DAO vont plus loin. Elles sont « un bon moyen de gérer des biens communs ». Imaginez que vous appartenez à une communauté dont vous ne connaissez pas tous les membres : tout le monde ne se fait pas nécessairement confiance, mais vous devez gérer ensemble un projet « ou des ressources communes, des forêts ou des océans, si on prend des problématiques écologiques. Dans ce cas, la blockchain résout à la fois la problématique de la confiance en traçant et en sécurisant chaque transaction et celle du contrôle des frontières de la communauté et du respect de ses règles. » Autrement dit : ceux qui participent à la DAO ont des tokens, ceux qui n’en possèdent pas sont externes au groupe. Si sanction il faut prendre, celle-ci peut se traduire directement en retenant des tokens chez le contrevenant ou toute autre modalité qui aura été adoptée auparavant.

La question de la gouvernance

Cette question de gouvernance est l’argument principal de la promotion des DAO : selon les uns, elles permettraient aux entreprises d’adopter un mode d’organisation beaucoup plus horizontal – plutôt que de se réunir en assemblée d’actionnaire, il n’y aurait qu’à voter sur chaque sujet via la blockchain. Selon les autres, elles faciliteraient le processus démocratique en le rendant liquide, en sécurisant le vote, en permettant de s’exprimer directement plutôt que de déléguer le pouvoir de décision à de représentants – c’est du moins ce que promeut l’organisation Democracy Earth. Alors que tous les mouvements sociaux des dernières années, les Gilets Jaunes, le Brexit, la montée de l’alt-right aux États-Unis, traduisent de graves crises de confiances dans les institutions, remettre la démocratie directe au goût du jour peut paraître tentant.

Le problème est que la première DAO de renom, un véhicule d’investissement nommé « The DAO » et ayant levé 150 millions de dollars en 2016 auprès de plusieurs milliers d’individus est aussi celle qui a planté les graines de la défiance. Installé sur Ethereum, le projet était décrit comme le premier espace où le code tiendrait réellement lieu de loi (en référence à la célèbre phrase « Code is Law » du juriste Lawrence Lessig) : si vous participiez financièrement à the DAO, vous acceptiez son fonctionnement, vous participeriez à décider où investir… bref, tout irait bien. Jusqu’à ce qu’un utilisateur décide d’utiliser une faille du code en question pour subtiliser 50 millions de dollars. Très vite, la communauté a voté la création d’un hard fork d’Ethereum, c’est-à-dire qu’elle a construit une deuxième version de la blockchain dans laquelle le vol n’existe pas. Mais le code fait-il vraiment loi, si on le change chaque fois qu’on en a besoin ?

Réparer la démocratie sans se soucier des impacts de la technique ?

Respecter l’intérêt du groupe ou profiter des failles d’une DAO pour son intérêt personnel, « c’est une illustration directe de la théorie des jeux, commente François Dorléans. Si le système est trop complexe, si les incitations sont trop faibles, l’intérêt de se plier aux règles des DAO s’efface. » L’entrepreneur voit tout de même dans ces technologies un intérêt pour des questions de connaissance client ou pour la gestion des biens communs, notamment parce qu’elle donne corps aux principes posés par l’économiste Elinor Ostrom pour la gestion de biens partagés. Le simple fait d’accéder à la DAO est généralement l’occasion de constituer un capital de départ pour le projet ; leur culture intrinsèquement participative permet de définir les règles de participation, de prise de décision et de gestion du conflit en groupe, ce qui participe à aligner les intérêts des participants ; et tout est fait dans une transparence qui facilite le contrôle.

Dans l’agitation que provoque le concept de DAO depuis quelques mois, la professeur de droit à Grenoble-École de management Nathalie Devillier ne voit de son côté qu’un symptôme de la « mainstreamisation d’une technologie jusque-là réservé à quelques groupes d’initiés de la Silicon Valley ». De là à considérer que celle-ci est nécessaire pour remettre de la démocratie dans les interactions humaines, il y a, d’abord, un goût de déjà-vu : « L’accès à la démocratie, au soin, à l’éducation sont souvent brandis pour légitimer l’utilisation de nouvelles technologies. Mais ça n’est pas parce qu’on peut s’en servir que leur usage est pertinent pour ces problématiques. » Il y a, ensuite, de larges pans à discuter en société, « sur le coût écologique de ces projets, le cadre juridique dans lequel ils s’insèrent, la réelle sécurité qu’ils proposent ». Car même si les amateurs de blockchain en parlent comme d’une innovation indestructible, celle-ci ne prévient ni les fraudes, ni les « failles de sécurité sur le dernier kilomètre ». Si l’interface utilisateur n’est pas parfaitement construite, rien n’empêche de la subvertir pour récupérer des cryptomonnaies, fausser un pass vaccinal voire d’influencer des votes.

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