Le transfert, du divan à l’inconscient

“Je rêve de vous, je pense a vous tout le temps, plus aucune autre femmes ne m’intéresse. Il n’y a pas d’autre chose à ajouter : je vous aime !” Cette déclaration enflammée, digne d’une pièce de théâtre shakespearienne, c’est James Gandolfini, alias Tony Soprano qui en est le chevaleresque auteur, dans l’un des épisodes les plus mémorables de la série éponyme de HBO.

Et pour cause, ce n’est pas à une énième conquête d’un soir que cet homme marié à l’infidélité pathologique avoue ses nobles sentiments… mais à sa psychologue, le Dr Jennifer Melfi, qui le suit depuis qu’il enchaîne des crises d’angoisse aiguës. « La passion transférentielle de Tony Soprano se manifeste de façon très massive dès les premières séances. Il est dans la nature du personnage de transgresser les règles du cadre autant que possible et évidemment Tony tente activement de séduire le Dr Melfi à plusieurs reprises », analyse Pablo Bergami G. Barbosa, docteur en psychologie*.

Impassible, la psychologue brillamment interprétée par Lorraine Bracco tempère calmement son patient, lui expliquant non sans pédagogie qu’il ne s’agit là point d’amour mais d’un simple transfert, ce mécanisme thérapeutique évoqué plus haut par le chercheur. « Vous ne ressentez cela que parce que nous avons fait énormément de progrès. […] Vous avez façonné en moi tout ce qui vous manque chez votre femme, chez votre mère », détaille-t-elle, malgré le regard sceptique du mafieux patibulaire.

Reproduire au lieu de se souvenir 

Concept appliqué initialement au mécanisme d’apprentissage par Thorndike et Woodworth en 1901, le transfert renvoie communément à ce processus involontaire et inconscient par lequel, dans le cadre d’une thérapie, la personne sur le divan va reporter ses sentiments, ses vécus ou encore ses désirs personnels, souvent inconscients, sur son psychologue.

Un “phénomène humain général”, comme le désignait Sigmund Freud**, qui “domine toutes les relations d’une personne donnée avec son entourage humain”. C’est également ce que décrivent Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis dans leur Vocabulaire de la Psychanalyse (1967), ajoutant « qu’il s’agit là d’une répétition de prototypes infantiles vécus avec un sentiment d’actualité marqué. »

Le transfert, c’est avant tout un “travail intérieur”, une “action tranchante facilitant l’émergence et l’analyse des vécus les plus refoulés

En bref, via le transfert, on revit ici et maintenant ce qu’on a potentiellement vécu il y a (très) longtemps : le contenu reste le même, seuls les protagonistes (outre le patient) changent. Pas étonnant donc, que ce soit la relation avec l’un de nos parents que l’on transfère généralement sur celle entretenue avec notre psychologue (ou un autre membre de notre entourage) et que celle-ci prenne souvent la forme de sentiments amoureux au sens analytique du terme.

“Le malade répète, sous la forme de cet amour pour l’analyste, des événements psychiques qu’il a déjà vécus, des attitudes psychiques qui étaient déjà prêtes en lui et (…) ses réactions de défense d’alors. Il aimerait reproduire, dans ses rapports avec l’analyste, toutes les vicissitudes oubliées de sa vie (…) le noyau de son histoire intime (…) au lieu de s’en souvenir”, explique Freud qui compare volontiers le transfert à une “opération chirurgicale”, tant il est aussi indispensable à la guérison du malade que douloureux à vivre.

Une épreuve inévitable

En effet, comme le décrit Gérard Bonnet dans son dernier ouvrage dédié à ce “fer de lance de la psychanalyse”***, le transfert n’influe pas seulement la relation entre deux individus : c’est avant tout un “travail intérieur”, une “action tranchante facilitant l’émergence et l’analyse des vécus les plus refoulés. »

La condition même de la solution au problème en somme, comme le résumait Freud, qui permet au patient de replonger dans ses émotions, ses angoisses, ses fantasmes… bref, de favoriser “le retour du refoulé”, de le conscientiser, de le nommer et, surtout, de s’en débarrasser. C’est d’ailleurs ce que l’on observe très justement dans Les Sopranos, avec une psychologue douce et à l’écoute qui vient se substituer à une figure maternelle castratrice et fait ainsi jaillir les insécurités affectives de son patient.

On le remarque également dans d’autres chefs-d’œuvre de la pop culture américaine, tel que le légendaire Will Hunting de Gus Van Sant, comme l’explique le psychanalyste Pascal Laëthier sur son blog CinéPsy. Victime d’un blocage psychologique le cloitrant dans un stade infantile fait de révolte et d’immaturité, le jeune Will, interprété par Matt Damon, s’engage en effet dans une cure psychotherapeutique dans laquelle son analyste, ici joué par Robin Williams, va utiliser le transfert comme levier d’identification, et de guérison.

Plus qu’une stricte relation entre patient et psychologue, ce dernier engage au cours des 127 minutes du film une entreprise d’affrontement entre père de substitution et fils en rébellion afin d’aider son patient à dépasser ses propres traumatismes et failles intimes.

Le transfert, une étape fondamentale de l’analyse donc, qui n’est pas sans faire l’objet de certaines récalcitrances de la part de celui qui le subit.

 

Une résistance à l’analyse 

“Il faut se rappeler que le transfert est d’abord une résistance à l’analyse”, rappelle sur son site la psychothérapeute Virginie Ferrara.

Et pour cause, “composée d’éléments érotiques refoulés” ou de sentiments hostiles, la plupart du temps inconscients, tels que la colère, le mépris ou la frustration envers son thérapeute, cette projection s’avoue et se verbalise difficilement de façon explicite, que cela soit vis-à-vis de son thérapeute ou tout simplement de soi-même.

Résultat ? Le transfert vient faire écran au processus d’analyse et requiert une certaine forme de conscientisation afin de rester productif. “Il est extrêmement important que le patient dise tout à son analyste, sans rien censurer, même s’il a peur de lui faire de la peine. Il doit lui parler des doutes, appréhensions ou ressentiments qu’il peut nourrir à son égard car il y aura toujours derrière ces réactions, quelque chose d’intéressant à creuser”, explique Claude Halmos, essayiste et psychanalyste française au magazine Psychologies.

Si l’épreuve est réelle, difficile à vivre, sans concessions, c’est l’une des aventures humaines les plus excitantes et les plus enrichissantes qui puissent être

Autrement dit, si vous sentez que votre psy vous tape sur le système, qu’il vous juge avec snobisme ou qu’il vous prend au contraire des envies de l’embrasser à pleine bouche, tentez de vous interroger sur ces sentiments particuliers et les impressions qu’ils vous évoquent. Est-ce une sensation que vous éprouvez régulièrement dans votre quotidien ou votre passé ? Avec qui ? Dans quel contexte particulier ?

Autant d’interrogations qu’il s’agit d’affronter en dépit du malaise qu’elles peuvent provoquer en notre fort intérieur. “Si l’épreuve est réelle, difficile à vivre, sans concessions, c’est l’une des aventures humaines les plus excitantes et les plus enrichissantes qui puissent être”, commente Gérard Bonnet qui insiste sur la nécessité de maintenir ce lien tout en évoquant la difficulté de s’y exposer, tant pour le patient que pour son thérapeute.

La solution ? Établir une relation de confiance suffisamment profonde et stable entre l’analyste, l’analysé et sa méthode de travail, afin de permettre cette compulsion de répétition inhérente à tout transfert. Et contrairement à Tony Soprano, de ne pas vous fier (absolument) à tout ce que vous ressentez. 

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* Bergami G. Barbosa, Pablo. « Les Soprano et la psychanalyse : plaisir de fiction et transgression », Topique, vol. 131, no. 2, 2015, pp. 25-39.

** Natanson, Jacques. « L’évolution du concept de transfert chez Freud », Imaginaire & Inconscient, vol. no 2, no. 2, 2001, pp. 7-19.

*** Le transfert, fer de lance de la psychanalyse. Gérard Bonnet. Editions in Press. 2020.

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