La maternité de la paix à Jérusalem, où Palestiniens et Juifs se croisent pour donner la vie

Quand Anael, 26 ans, géologue, et Tomer, 29 ans, conseiller économique, ont annoncé à leur entourage qu’ils avaient choisi un hôpital dans les quartiers arabes de Jérusalem avec une équipe palestinienne pour donner naissance à leur premier enfant, leurs proches, ami·es et voisin·es de Ma’aleh Adumim, l’une des plus anciennes colonies israéliennes, leur ont dit : « Vous êtes complètement fous, c’est un hôpital arabe ! »

Le jeune couple juif religieux a maintenu sa décision, bravant préjugés et ressentiments dans une société qui évolue mais reste encore souvent polarisée entre camps « ennemis ». D’autant que les deux derniers mois de la grossesse d’Anael ont eu lieu en mai et en juin, alors que le conflit israélo-palestinien connaissait les pires troubles depuis 2017, entre bombardements israéliens sur Gaza et tirs de roquettes palestiniens, tandis que se déroulaient quotidiennement de violents affrontements entre foules juives et arabes en Israël.

Un énième chaos parti de Cheikh Jarrah, quartier de Jérusalem-Est annexé par Israël en 1967 et où, en mai dernier, les tentatives de colons juifs pour s’emparer de maisons de familles palestiniennes ont mis le feu aux poudres.

Or, c’est à Cheikh Jarrah qu’est situé St. Joseph Hospital et sa maternité gérée par la congrégation catholique des Sœurs de Saint-Joseph-de-l’Apparition et dont le personnel administratif, médecins, infirmières, sages-femmes et aides-soignant·es sont tou·tes palestinien·nes de confession musulmane ou chrétienne.

Valentina Sala, une religieuse italienne catholique de 42 ans, sage-femme de formation, a créé le service maternité de St. Joseph en 2015 et le dirige. Elle se souvient qu’au plus fort des affrontements en mai dernier sur l’esplanade de la mosquée al-Aqsa « on accueillait de jeunes Palestiniens blessés par balles par l’armée au rez-de-chaussée de l’hôpital et des Israéliennes accouchaient au premier étage ».

Des soins au-delà des conflits

Tomer se rappelle qu’il a enlevé sa kipa avant de franchir le seuil de l’hôpital, la première fois qu’ils sont venus à une visite prénatale.

« J’avais une appréhension malgré tout, sourit-il. Mais je n’ai pas senti d’hostilité à notre égard de la part du personnel médical palestinien, bien au contraire. Nous ne parlons pas arabe, Anael et moi, certaines infirmières et sages-femmes ne parlent pas hébreu, mais on s’est mutuellement compris. Et pas juste parce qu’on utilisait l’anglais pour parfois communiquer ou une tierce personne pour traduire, mais parce qu’on était sur la même longueur d’onde, qu’on s’écoutait et se respectait. Au-delà de tout ce qui sépare Juifs et musulmans ici. »

Notre entourage s’étonnait qu’en plus, dans ce moment de tension entre Juifs et Arabes, nous persistions à choisir cet endroit plutôt qu’un hôpital israélien.

À chacune des visites prénatales suivantes et lorsque Anael a été admise en juin en salle de travail pour donner naissance à leur enfant, Tomer a gardé sa kipa. « Notre entourage s’étonnait qu’en plus, dans ce moment de tension entre Juifs et Arabes, nous persistions à choisir cet endroit plutôt qu’un hôpital israélien, raconte Tomer. Nous leur avons répondu que les infrastructures médicales et les compétences obstétriques étaient renommées et avaient fait leurs preuves, que nous préférions une maternité à taille humaine plutôt qu’un hôpital gigantesque où les accouchements se font à la chaîne dans un climat impersonnel. Sans compter que la maternité St. Joseph a acquis une réputation médicale incontestable. »

L’importance du lien mère-nourrisson

Le petit garçon du couple juif religieux est venu au monde grâce à l’expertise médicale d’une sage-femme musulmane portant un hidjab et de Sœur Valentina. Ils ont fait aussi appel au « coaching » d’une doula juive non religieuse, pratique de plus en plus répandue dans la jeune génération.

Le nouveau-né a ensuite été pris en charge par des infirmières et puéricultrices arabes habitant la région de Bethléem ou de Jéricho qui, chaque matin, doivent montrer leur autorisation d’entrer et de circuler à Jérusalem aux soldats israéliens des check-points. Comme Dalal, habitante de Bethléem, infirmière en chef de l’unité néonatale où les prématuré·es sont placé·es en couveuse, en surveillance constante.

Dégageant une sérénité communicative, Dalal, ovale du visage souligné par un hidjab, occupe son poste depuis la création de la maternité.

La plupart des mères israéliennes dont je prends en charge les bébés n’ont jamais rencontré de Palestiniennes.

Pour rien au monde, elle ne travaillerait dans un autre hôpital : « C’est un espace de mixité, mais aussi une structure où la qualité du lien mère-enfant est prise en compte autant que les soins médicaux. Dans mon unité, nous enregistrons la voix des mères et la diffusons, en dehors des visites, aux nourrissons qui passent parfois des semaines en couveuses. Nous permettons aux mères – et aux pères – de rester longtemps avec leur enfant, pour favoriser les contacts peau à peau. C’est un hôpital à taille humaine, où l’humain prédomine. »

Dareen, 23 ans, infirmière en puériculture diplômée en novembre dernier, vient, elle, de Beit Sahour, en Cisjordanie, et passe chaque jour, matin et soir, les check-points militaires. « Avant de travailler ici, je ne connaissais aucun Juif, explique la jeune Palestinienne chrétienne. La plupart des mères israéliennes dont je prends en charge les bébés n’ont jamais rencontré de Palestiniennes. Avec certaines, sans doute aussi grâce à l’ambiance familiale qui règne ici, on échange nos adresses mail et on reste en contact. Elles me donnent des nouvelles d’elles et de leurs enfants. Travailler dans ce contexte humain inédit, qui bouscule les a priori des deux côtés et la méfiance mutuelle, apporte encore plus de valeur à ma vocation professionnelle. »

Face à la réalité des conflits

Pour autant, aucun des membres de l’équipe hospitalière ne verse dans le triomphalisme, conscient du poids des blessures, de la défiance voire de la haine qui, depuis tant de temps, ont scellé la confrontation entre Israéliens et Palestiniens.

« Si l’on travaille dans cet établissement, c’est bien qu’on pense que la société devrait être mixte et tolérante comme c’est le cas ici », appuie Khadija, 30 ans, sage-femme musulmane. Elle sort en cette fin de matinée de deux accouchements, deux bébés palestiniens musulmans, et surveille sur les moniteurs du tableau électronique les contractions et les indications de dilatation du col de l’utérus de deux futures mères d’enfants juifs.

« Il serait faux de penser que la réalité du conflit ne nous affecte jamais. Il m’est arrivé, lors de graves tensions et affrontements, de me demander si ce bébé israélien qui vient de voir le jour fera la guerre contre des Palestiniens. De même, certaines femmes israéliennes que j’aide à accoucher et qui viennent de colonies dans les territoires occupés doivent avoir de l’appréhension qu’une Palestinienne soit celle qui les aide à donner la vie. »

Portable constamment à la main, Sœur Valentina, quadra à l’énergie lumineuse, et la docteure Hania al-Jouzy-Kasbaoui, chaleureuse pédiatre en chef, qui a fait médecine à Nantes, en France, et en Jordanie, et dont le mot d’ordre aux équipes est « ici, on ne traite pas les mères comme des numéros », ne versent pas non plus dans l’angélisme béat.

Toutes deux savent que c’est une de leurs prestations, l’accouchement dans l’eau qui, d’abord, a attiré des couples juifs dans l’hôpital palestinien. Mais veulent croire que des couples juifs, musulmans et chrétiens qui se côtoient – et se parlent – dans la pouponnière où dorment côte à côte leurs nouveaux né·es, n’oublieront pas cette expérience précieuse à l’heure où certain·es, en Israël, demandent la ségrégation, avec chambres et lieux réservés selon la confession dans les hôpitaux israéliens où accouchent Juives et musulmanes.

250 naissances chaque mois

« On ne peut pas enlever l’identité de l’autre, son ressenti après ces années de conflit, de terreur et de sang versé », n’élude pas la religieuse italienne coiffée d’un voile blanc. « Je ne dirais pas que tout est simple ! Pendant l’escalade de violence en juin, des couples juifs m’ont appelée en me demandant si ‘le personnel avait changé de comportement envers les futurs parents israéliens’. Un membre du staff palestinien m’a dit : ‘Peut-être que dans le futur ce bébé tirera sur un de mes enfants.’ Que je sois une sage-femme religieuse catholique ne coule pas non plus toujours de source, au début, pour certains parents. Et pourtant, même pendant des épisodes de tension politique, tout se passe avec respect. On se dit qu’au moins dans ce lieu, à la naissance de ces enfants de tous bords, on donne à tous un espace de paix. »

En moyenne, deux cent cinquante enfants naissent chaque mois à St. Joseph. Depuis deux ans, le nombre de mères juives est en nette augmentation. Il représente actuellement 20 % des accouchements, pour 30 % côté chrétien et 50 % côté musulman.

Alors qu’elle vient d’examiner un grand prématuré, la docteure Amal Abed Rabbo, jeune trentenaire, résume : « Toutes les mères, chrétiennes, juives ou musulmanes ont la même préoccupation : que leur bébé aille bien ! »

Toutes les mères, chrétiennes, juives ou musulmanes ont la même préoccupation : que leur bébé aille bien

Beckie, 31 ans, et son mari Michael, 34 ans, vidéaste, membres de l’église pentecôtiste King of Kings, ont choisi de donner encore ici naissance à leur quatrième enfant.

« Nos deux premiers sont nés dans un grand hôpital, on a eu l’impression d’être à l’usine, explique la jeune femme au foyer. On revient ici pour les compétences médicales, le soin donné aux mères et aux enfants mais aussi parce que c’est un lieu de rencontres. Pour mon troisième accouchement, j’ai fait connaissance d’une Arménienne, d’une Juive orthodoxe et d’une musulmane, on était de la même génération, on s’est mises à parler ensemble, à nous retrouver dans la salle de repas. »

Un personnel tolérant et compatissant

Dans le patio de la cafétéria au rez-de-chaussée, Diana, 16 ans, de père musulman de Jérusalem-Est et de mère d’origine ukrainienne et roumaine convertie à l’islam, se remet de la naissance de sa petite Mirna née la veille.

Ses parents, Ammar et Olicia, sont divorcés mais soutiennent la lycéenne et mère célibataire. « Quand j’ai eu des contractions, on est allées avec ma mère dans un grand hôpital de la ville, le personnel était presque agressif quand il a appris mon âge et que j’étais future mère célibataire. Je trouvais l’endroit sale, bondé, j’ai supplié ma mère d’aller ailleurs. On est arrivées ici. Je suis d’une famille musulmane, et le docteur n’a eu aucun jugement sur mon âge, sur le fait qu’il n’y ait pas de père, au contraire, il m’a rassurée : ‘Tu n’es pas la première, il y en a d’autres.' »

Diana, ado au visage d’enfant, les cheveux coiffés en chignon flou, remonte à l’étage chercher sa fille dans la pouponnière où une jeune mère en hidjab repose la sienne dans un berceau. Dans la pièce voisine, Hana, 29 ans, et Imad, 32 ans, jeune couple musulman bourgeois, enlacent pour la remercier de ses conseils Sœur Valentina.

Dans sa chambre, alors que son accouchement est imminent, Nadar, les yeux rivés sur son téléphone portable, attend le message de son mari palestinien des Territoires qui lui annoncera qu’il est sorti d’Hébron et a passé le check-point pour assister à la naissance de leur premier enfant.

Dans une chambre voisine, Ade, 31 ans, et Nadav, 37 ans, Israéliens d’Abou Gosh, n’en reviennent toujours pas d’avoir, disent-ils, « vécu un moment si harmonieux et chaleureux avec la sage-femme palestinienne » quand Ade a donné naissance à leur fille dans la petite piscine.

Une maternité pour l’espoir

Jours ordinaires d’un lieu tout sauf ordinaire. Certains soirs, à quelques rues de là, on entend encore parfois le fracas d’affrontements entre forces israéliennes et Palestiniens opposés aux expulsions de maisons où sont nés leurs grands-parents.

Pas une famille israélienne, et pas une palestinienne, n’ignore qu’une flambée de violence peut, d’un côté comme de l’autre, dégénérer en une nouvelle menace de guerre.

Dans la pouponnière au premier étage, six nouveau-né·es, filles et garçons, juifs et musulmans, dorment paisiblement dans des berceaux identiques, côte à côte. Des enfants dont la jeune génération de parents des deux camps se prend à espérer que les mentalités finiront par évoluer comme elles se transforment dans cette bulle de mixité.

Maloux et Amira, femme musulmane palestinienne

Noor et son bébé

Cet article a été initialement publié dans le numéro 829 de Marie Claire, daté octobre 2021.

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