« Je sais ce que c’est d’être seule et différente », confie Muriel Robin

Un thriller mené tambour battant par deux femmes de tête. Mon Ange, minisérie en 4 épisodes diffusée ce jeudi à 21h05 sur
TF1, raconte le combat de Suzanne Brunet (
Muriel Robin), une infirmière à domicile, pour retrouver sa fille, Julie, disparue il y a plusieurs années. Un vide qu’elle comble par l’alcool… Jusqu’au jour où Suzanne tombe sur une coupure de presse dans laquelle elle croit reconnaître Julie.

Elle abandonne tout pour partir dans le petit village mentionné dans l’article. Son arrivée suscite la suspicion des habitants. D’autant que, peu de temps après son arrivée, une adolescente disparaît. Seule, Gabrielle Varan (Marilou Berry) semble déterminée à faire la lumière sur ces disparitions. Au Festival de la Fiction TV de La Rochelle, où Mon Ange a été primée
meilleure série de 52 minutes, Muriel Robin évoque son rôle de mère courage, dans lequel elle est absolument bouleversante.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer Suzanne Brunet dans « Mon Ange » ?

La solitude de cette femme, sa détermination, le fait qu’elle dérange, son courage… Depuis que je suis enfant, le courage des femmes me bouleverse. Je ne sais pas comment elles font pour porter un enfant de 18 kg d’un côté, la poussette de l’autre, et en même temps, être jolie, intelligente, bosser et penser à remplir le frigo. Et se battre, même si ce sont pour des choses moins graves que dans Mon Ange. Suzanne se bat seule. Sa fille a disparu, son mari est parti, elle est devenue alcoolique. Les gens de son quartier doivent se dire voici la folle qui croit toujours que sa fille est vivante. Mon Ange vient soulever le voile sur les secrets de village, les secrets de famille et les non-dits. Un village où les choses sont figées et où personne ne veut que cela bouge. Suzanne va faire bouger tout cela. Elle dérange, et j’aime les gens qui dérangent !

On sent que ce personnage résonne particulièrement en vous…

Ce personnage a des résonances, parce que j’ai habité en province et que je sais ce que c’est d’être seule et différente. J’étais à la recherche de ma sexualité… J’étais différente, on parlait de moi, on me regardait différemment. Je sais ce que c’est cette solitude, je la connais. Et puis, j’ai aimé qu’elle parle peu. Il y a beaucoup de moments où elle ne parle pas. Cela permet au spectateur de mettre son émotion dans ces moments-là. Une émotion que l’on attribue à l’actrice. Je ne dis pas que l’actrice ne fait rien ! Mais marcher avec les mains dans les poches et une certaine détermination, cela fait un réceptacle où le spectateur peut charger le personnage de ce qu’il traverse, lui.

Quand Suzanne s’exprime, elle dit l’essentiel… Quand la flic, jouée par Marilou Berry, lui dit : « Prévenez-moi si vous quittez la région », Suzanne répond : « Il n’y a pas de risque, je cherche ma fille. » Cela pose le personnage, non ?

Complètement, j’ai ressenti cela quand je l’ai dit. Vous pourrez me pousser par la fenêtre, je rentrerai par la porte. Suzanne a vu l’écusson, a vu la photo… Elle ne partira plus, quitte à en crever. Voir des gens comme elle avec cette force, cela donne peut-être de la force.

Suzanne m’a fait penser à la mère de Natascha Kampusch qui n’a jamais cessé de penser « que sa fille était vivante » …

C’est drôle, parce que cela m’a échappé ! Elle savait ?

C’est ce qu’elle a déclaré lorsque sa fille a été retrouvée…

On est seul avec cela. On doit être critiqué, les gens doivent dire qu’il faut arrêter d’espérer. L’ex-mari de Suzanne, Patrick Chesnais, avec qui j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer, lui répète sans cesse : « Arrête, tu es folle, tu as bu. »

Il y a un habile jeu de miroirs entre Suzanne, qui recherche sa fille, et Gabrielle, jouée par Marilou Berry, qui est enceinte…

Cette relation était sur le papier. L’écriture a créé ce lien. Tout s’est fait naturellement sur le plateau, on n’a pas répété. Avec Marilou Berry, nous nous sommes retrouvées, bizarrement, même si on ne s’était vues qu’une fois. On avait passé une soirée ensemble quand elle avait, je pense, environ 12 ans. Elle s’en souvenait très bien. Elle avait été touchée et gardait un bon souvenir de moi. Je me souviens que je m’étais dit : « J’aime beaucoup cette gamine. » On avait ce petit truc qui a créé un lien. Sur le tournage, j’ai vraiment découvert une grande comédienne. Elle a une intensité, une densité, une humanité. J’ai eu beaucoup de plaisir à tourner avec elle.

« Mon Ange » aborde aussi le sujet tabou de l’alcoolisme au féminin…

Lors d’un déjeuner avec la production UGC Fiction avec Karine Evrard, Franck Calderon et Négar Djavadi, l’autrice de Mon Ange, on m’a demandé quels étaient les thèmes qui m’intéressaient. Celui de l’alcoolisme au féminin en faisait partie. L’alcoolisme au féminin mériterait un téléfilm complet. L’alcoolisme mondain porte très mal son nom, il faudrait rebaptiser cet alcoolisme universel planqué sous « allez, tu bois un verre ? » Je sais de quoi je parle, j’en ai bu des verres. J’ai été, je pense, une alcoolique mondaine.

Je sais que ce n’est pas si facile que cela de s’en sortir. Je pense à ces femmes avec des hommes qui partent pour une plus jeune, des enfants qui ont grandi… et qui se retrouvent seules. Je ne parle pas de l’alcoolisme dans la précarité, celui qui m’intéresse, c’est celui dans un milieu correct, où quand les enfants viennent, on planque les bouteilles derrière le canapé… Comment se sort-on de cela ? Je vois ces femmes dans la rue, avec des dents grises, de la couperose. Cela me bouleverse, c’est le signe d’une solitude extrême. Tous les jours on se dit : « Demain, j’arrête. » Le demain n’arrive jamais. Les femmes rentrent moins souvent au bistrot pour boire. C’est vraiment seule à la maison. On a tous des béquilles dans la vie : le sucre, la cigarette, le sexe, etc.

« Jacqueline Sauvage », « Mon Ange »… On vous voit régulièrement dans le registre dramatique, pourquoi pas dans les comédies ?

Dans ma vie, on m’a proposé deux comédies. Les Visiteurs 2, pour remplacer Valérie Lemercier, j’étais un deuxième choix. C’est une proposition, sans en être une. Et vingt ans après, Christian Clavier qui m’a proposé de jouer dans le premier film qu’il réalisait [On ne choisit pas sa famille]. Si je ne fais pas de comédie, c’est parce qu’en trente ans, je n’ai reçu que ces deux propositions. Alors qu’il y en a un paquet qui sortent chaque année. Ce n’est pas un refus de ma part. Je trouve ça tellement phénoménal, incroyable, fou, dingue, violent, drôle à pleurer de ne pas avoir d’autres popositions de comédies. C’est tellement tout ce que l’on veut que, maintenant, j’ose le dire.

Quelles seraient vos envies ?

Mes envies ? Faire du cinéma, parce que j’aime bien que l’écran soit plus grand que moi. Mon exemple, c’est Annie Girardot. Pour l’instant, je n’ai pas le choix. A la télé, il y a moins de comédies qu’au cinéma. Je ne refuse pas grand-chose, je n’ai pas de propositions. Avec ma femme, Anne, on a créé une société de production. On développe une comédie en ce moment. J’aimerais faire une comédie dramatique, je trouve qu’on manque de comédies pour adultes. Une comédie où l’on rit à la seconde à la De Funès, ça n’existe plus vraiment. Et en vieillissant, ce n’est plus ce dont j’ai envie. Donc, on va se débrouiller nous-mêmes et puis le cinéma, peut-être que dans les années qui viennent, on ne va voir que moi au cinéma. Qui le sait ? Qui aurait pu dire que dans les trente ans passés, on n’allait jamais me voir au cinéma ? C’était impossible. On ne peut pas faire entre 3.000 et 5.000 personnes chaque fois que l’on joue sur scène, être dans certains sondages, la plus drôle de France et n’apparaître dans aucune comédie ? Et pourtant, c’est ce qui s’est passé ! Alors, qui dit que dans les trente prochaines années, on ne va pas avoir que moi au cinéma, alors que tout le monde s’en moque ? J’ai pleuré des seaux, des litres… Là, j’ai le fou rire.

C’est hallucinant…

J’ai eu 66 ans cette année. Quand Cédric Klapish me propose cinq jours de tournage [sur son prochain film intitulé En corps], je suis bouleversée, je ne sais pas s’il y a beaucoup d’actrices de mon âge qui sont bouleversées pour cela. Je le remercie. Il est très heureux et me dit : « Tu es formidable. » Ça me fait un bien fou d’être choisie ! Ça m’aurait bien aidé à vivre, moi, qui avais tellement de mal-être et de doutes, que des Klapish me disent de temps : « T’es chouette », « C’est agréable de travailler avec toi ». C’était dur sans eux.

Vous parliez d’Annie Girardot tout à l’heure, comme vous, elle a toujours été très aimée du public…

Oui, on a une belle histoire avec le public.

Comme elle, vous avez souffert d’un manque de reconnaissance de la profession ?

A un moment donné, ils ne m’ont pas choisie. Annie, ils lui ont pris la main puis l’ont lâchée. Moi, ils ne m’ont pas pris ma main. J’ai encore deux mains, il est encore temps de me la prendre ! C’est ce qu’il faut se dire une fois qu’on a pleuré pendant trente ans, qu’on a fumé et bu pour oublier tout cela. On grandit, on fait le deuil. Demain, c’est demain. Mais cela me ferait très plaisir d’être choisie et d’être sur ces grands écrans où j’aime tant être. Si cela arrive, ce serait bien.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets avec Anne ?

On aimerait bien produire ou coproduire peut-être pour une première, pour être un peu plus solide. Interpréter, oui. Ecrire, oui. Réaliser, toutes les deux. On l’a déjà fait et cela fonctionne bien, parce que nous sommes très complémentaires. Surtout si j’ai un rôle dedans, si je suis à l’image, j’aime bien que quelqu’un soit mon double derrière la caméra. Et puis, j’ai ma Kika ! Kika Ungaro, chef op’ qui a fait la belle lumière de Mon Ange, qui avait fait aussi Jacqueline Sauvage, a une équipe technique formidable. On va aller vers cela, si je ne suis pas trop paresseuse. Parce que je ne suis pas feignante, mais je suis paresseuse. Mais, quand j’y suis, j’y suis ! Et j’ai plutôt tendance à faire quatorze heures par jour qu’à être tire-au-flanc, mais il faut que j’y sois.

 

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