"Impossible de commencer ma journée sans un café" : croyance ou réalité ?

Sans leur café du matin, certains affirment n’être capables de rien. Sans leur dose de caféine, impossible d’ouvrir les yeux, de parler poliment à leurs congénères ou de se mettre à travailler. L’allégation est-elle fondée ? Des spécialistes font le point sur la prétendue dépendance au café.

Il est fort probable que vous ayez déjà entendu un membre de votre entourage affirmer qu’il lui est impossible de faire quoi que ce soit sans avoir bu sa première tasse de café le matin. Par «impossibilité de faire quoi que ce soit», comprenez une incapacité psychique à être agréable avec les autres occupants de son foyer – ou toute personne croisée avant d’avoir bu un mug – couplée à une incapacité physique à mettre en route son cerveau pour se mettre au travail. Le scenario a de quoi surprendre les non-buveurs de café ou celles et ceux moins attachés à la boisson. Le café, véritable addiction ou rituel psychosocial immuable ?

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Les critères de dépendance

«Au sens biologique du terme, la dépendance à la caféine n’existe pas», répond d’emblée Astrid Nehlig, directrice de recherche émérite à l’Inserm. Pour pouvoir parler d’addiction, on se réfère aux critères d’abus et de dépendance établis par le DSM-IV, le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux de l’Association américaine de psychiatrie. Plus précisément, la substance doit remplir 3 des 7 critères de dépendance ; or, la caféine ne le fait pas.

«Parmi ces critères, figure par exemple la tolérance à la substance, qui oblige à augmenter la dose consommée pour en ressentir les effets, illustre la chercheure. Et bien la caféine est une substance qui s’autorégule. En clair, les buveurs prennent chaque jour la même dose pour en ressentir les effets, le corps absorbe ce qu’il lui faut pour les obtenir et généralement, on ne dépasse pas sa dose.» La caféine n’active pas non plus le circuit de la dépendance et de la récompense dans le cerveau, comme le font les substances addictives à des doses très faibles. «Pour que la caféine le fasse, il faut des doses relativement élevées», complète Astrid Nehlig.

La caféine remplit en revanche un critère de dépendance, celui qu’on appelle le «syndrome de manque», lors de l’arrêt. Il toucherait 10 à 15% des consommateurs dans la situation, selon la chercheuse, et durerait entre 48 heures et une semaine. Irritabilité, anxiété, maux de tête, nausées… «Les manifestations sont légères, rares et bénignes», relativise Bernard Basset, président d’Association addictions France et médecin spécialiste en santé publique.

Un rituel social

Alors s’il n’existe aucune addiction au café, comment expliquer que d’aucuns affirment ne pas pouvoir s’en passer ? Comment justifier la mauvaise humeur d’un buveur qui n’aurait pas «sa dose» ? L’irritabilité ressentie face à une machine à café qui n’a plus de gobelets ou encore la sensation de réconfort éprouvée en buvant le breuvage ? «Nous n’avons aucune explication biologique», répond Astrid Nehlig. Aucune, sauf pour expliquer la recherche chez l’amateur de l’effet boosteur de la caféine au réveil. Et pour cause. «On boit la plupart du temps son premier café l’estomac vide ou quasiment vide, la caféine est alors absorbée rapidement et distribuée dans tout le corps en trois minutes, avec un pic à 45 minutes, et reste stable pendant deux heures», précise la directrice de recherche. À titre de comparaison, le thé, également riche en caféine, en contient 3 fois moins à volume égal, et sa libération de la substance est plus prolongée.

Pour le reste, les aficionados du café exagèreraient-ils leur niveau de dépendance ? Nullement, mais l’attachement relèverait surtout du rite et moins de la compulsion. «Le café fait partie des relations sociales, c’est une habitude, un rituel d’entrée dans la journée et tout cela nous rassure», rebondit le médecin Bernard Basset.

Et le rituel est ancré dans les esprits Français depuis trois siècles. «Après être arrivé en France, à Marseille, au XVIIe siècle, le café devient une boisson du matin au XVIIIe, mais il est bu par les riches urbains, raconte Christian Grataloup, géohistorien et auteur de Le Monde dans nos tasses, l’étonnante histoire du petit déjeuner (1). La boisson se popularise ensuite au XIXe siècle, au moment de la révolution industrielle, avec les emplois du temps qui s’imposent, ceux des écoles, des usines, des bureaux… La boisson est nourrissante, on y ajoute du lait, du sucre, et toute la société se met à en boire. L’addiction sociale naît.»

Une «addiction» sans effets délétères sur la santé à condition de respecter les doses recommandées. Selon l’Agence européenne de la sécurité sanitaire des aliments (Efsa), un(e) adulte en bonne santé ne doit pas dépasser 200 mg de caféine en une fois et 400 tout au long de la journée ; soit un mug, voire un mug et demi de café filtre en une fois, et quatre à cinq durant la journée.

(1) Le Monde dans nos tasses, l’étonnante histoire du petit déjeuner, de Christian Grataloup, Éd. Dunod, collection Ekho, 7,90 euros.

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