"Il n’y a pas de vie sans musique" : le compositeur Alexandre Desplat raconte la création de la bande originale du film "Tirailleurs"

Alexandre Desplat est un compositeur et chef d’orchestre. 11 fois nommé et deux fois lauréat de l’Oscar de la meilleure musique de film pour The Shape of Water (2018) et The Grand Budapest Hotel (2015). Il est considéré comme l’un des plus grands compositeurs de musique de films à l’échelle mondiale. C’est la bande originale du film : La Jeune Fille à la perle, en 2004, qui l’a propulsé sur le devant de la scène avec un Golden Globe à la clé. Devenu incontournable au fil du temps, il a composé beaucoup de musiques de film comme celles de  Imitation Game (2014), Harry Potter et les reliques de la mort (2010), Unbroken (2014) ou encore Le discours d’un roi (2011). En décembre 2022, on a pu entendre sa musique dans la bande originale du film Pinocchio de Guillermo del Toro et ce mercredi 4 janvier 2023, Alexandre Desplat met en musique le film : Tirailleurs de Mathieu Vadepied avec Omar Sy, en partenariat avec franceinfo.

franceinfo : C’est très plaisant de parler de ce film Tirailleurs, qui fait couler beaucoup d’encre, à travers le prisme de la musique. Comment avez-vous travaillé sur ce film ?

Alexandre Desplat : C’étaient les retrouvailles avec Mathieu Vadepied qui était le chef-opérateur du film Sur mes lèvres de Jacques Audiard. J’étais heureux de le retrouver. Ça commence toujours par des conversations.

Quand on lit un scénario, on essaie d’aller chercher au fond de son être les vibrations qui vont pouvoir vous inspirer.

à franceinfo

C’est vrai que cette Première Guerre mondiale, est d’abord la première, et puis toute ma famille a un peu souffert de ces batailles. Mon grand-père, mon grand-oncle avaient fait toutes les campagnes donc dans l’inconscient de l’enfance, c’était très présent.

C’est un hommage que vous rendez à votre famille aussi à travers cette bande originale de film. Vous êtes habité par vos parents, par vos grands-parents, par vos ancêtres. Papa très pointu, docteur en philosophie, ingénieur et une maman poétesse. Vous êtes ce mélange-là ?

Bien sûr. Et puis des parents voyageurs, parce que des parents déracinés. Ma mère est grecque et mon père avait fait un peu le tour du monde avant de revenir en France. Mais c’est merveilleux qu’il y ait un film aujourd’hui qui s’attaque à cette période d’une manière un peu différente que les films précédents qui ont pu approcher le sujet. Curieusement, vous parliez de Pinocchio tout à l’heure et il y a une connivence avec ce film-là puisque c’est aussi une histoire père-fils. C’est un père qui perd son fils et qui veut le recréer en petite marionnette. Dans Tirailleurs, c’est un père qui veut protéger son fils et qui part avec lui, ce qui va l’aider à le comprendre et à partager avec lui les souffrances et la mort.

La musique vous a permis de devenir l’homme que vous êtes devenu. C’est vrai que quand vous étiez malheureux, la flûte traversière a joué un grand rôle dans votre vie ?

Mais oui ! Quand vous avez un spleen à 15 ans ou à 14 ans, que vous prenez votre instrument de musique, vous surpassez ces douleurs métaphysiques qui vous tracassent. 

L’instrument de musique, c’est le vecteur des émotions qui sont retenues à l’intérieur de votre corps. C’est fantastique, c’est un prolongement de vos émotions.

à franceinfo

Donc, dans Tirailleurs, évidemment, il y avait une limite à essayer de ne pas dépasser dans la musique, une espèce de retenue que Mathieu et moi voulions conserver. Que ce soit émouvant, mais que ce ne soit jamais too much, comme on dit en anglais. Du sentiment, mais pas sentimental. Ce n’est pas la même chose.

La musique est une drogue pour vous ?

C’est une accoutumance quotidienne, en tout cas, oui. Il n’y a pas de vie sans musique. Elle commence la journée et elle recommence le lendemain matin sans s’être interrompue, en fait. Pendant la nuit, la musique continue à danser là-haut.

Vous avez deux nominations aux Golden Globes, le 8 janvier 2023 pour Pinocchio. Ça a été un énorme travail avec Guillermo Del Toro, qui a commencé avec La forme de l’eau et qui a déjà été couronné de nombreux succès et prix. On a le sentiment qu’il s’agit d’un coup de foudre professionnel…

Oui, mais j’avais pu déjà par le passé, me rendre compte que lors de réceptions pour les Oscars, les Golden Globes ou les BAFTA, les personnes vers lesquelles je tendais à partager un verre, c’était plutôt les Mexicains, les Espagnols, les Latins finalement. Peut-être plus que les Anglo-Saxons, parce que nous sommes latin et qu’il y a une proximité à la fois de langage et de coutumes, peut-être. Donc, avec Guillermo, ça s’est très bien passé, très vite.

Guillermo del Toro aime la musique, il aime ce partage-là avec moi. Il aime ma liberté quand je propose des assemblages d’instruments. Évidemment, on se retrouve dans cet échange-là.

à franceinfo

Pinocchio a été un travail colossal. Il a vraiment souhaité que les personnages soient créés à la main, c’est très artisanal. Est-ce que justement ce genre de projet change votre vision des choses, change votre façon de travailler, de composer, vos envies aussi ?

J’espère que je progresse un peu à chaque fois. Ça faisait longtemps que je n’avais pas écrit de chansons. J’ai appelé à la rescousse, mon vieux copain Robin Katz avec lequel on avait écrit : Oh mon bateau avec Patrick Fierry pour Eric Morena. Et donc, ça m’a permis de me replonger un peu dans ce difficile exercice. C’est très difficile d’écrire des chansons parce que c’est un format court. C’était génial à faire, c’était très excitant. Ça vous fait progresser de faire ce genre de très gros projet.

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