« Il faut accepter la dualité », estime Yseult, nommée aux Victoires
  • Yseult est nommée dans les catégories « révélation féminine » et « chanson originale » aux Victoires de la musique.
  • L’artiste a marqué l’année 2020 grâce à des propositions artistiques fortes et bouleversantes.
  • Indépendance, confiance en soi, engagement… Yseult a répondu aux questions de « 20 Minutes » à la veille de la cérémonie.

Entre puissance et vulnérabilité, la voix d’Yseult est reconnaissable entre toutes. En 2014 lors de son passage à Nouvelle Star, elle avait captivé le jury et les téléspectateurs grâce à ses reprises de Lettre à France ou Je suis malade. Avaient suivi la signature dans un label, la sortie du titre La Vague et d’un album sobrement intitulé Yseult. Depuis, la chanteuse a fait du chemin.

Elle a pris le temps de se chercher, d’expérimenter et a finalement pris son indépendance artistique. En 2020 son travail et ses choix ont payé. Le clip de Corps où elle se met à nue et montre une tout autre facette d’elle, à la fois forte et fragile, a été encensé. Tout comme
son opéra pour la chaîne YouTube Colors, un court-métrage de 12 minutes, théâtral et bouleversant, dans lequel elle interprète notamment deux titres de son dernier EP Brut.

Yseult s’est aussi démarquée par des coups de gueule contre le racisme ou le sexisme, sur des plateaux télé ou sur les réseaux sociaux. Des propos jugés maladroits par certains, mais la jeune femme de 26 ans a le mérite d’avoir fait entendre sa voix. Et elle en connaît très bien le prix à payer.

Ce vendredi, elle sera sur le plateau des Victoires de la musique, où elle est nommée dans deux catégories, « révélation féminine » et « chanson originale » pour son titre Corps. 20 Minutes a discuté avec elle à la veille de la cérémonie.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que vous étiez nommée dans deux catégories ?

C’est une fierté, après je pense que ce n’est pas une finalité en soi. Ce qui m’importe c’est surtout le chemin et l’après. C’est vrai que c’est une belle passerelle en tant qu’artiste indépendante, et j’ai hâte de voir ce que je vais pouvoir proposer artistiquement pour la suite. Le vrai combat sera après, c’est-à-dire rebondir sur cette lumière qu’on me donne, pour pouvoir continuer à créer et sortir des clips, des projets, et continuer à m’exprimer artistiquement.

L’année 2020 a-t-elle marqué un tournant dans votre carrière, une certaine reconnaissance de votre musique ?

Elle a surtout été une année de développement artistique. Cela va faire deux ans que je développe avec mon équipe ce projet en indé. On a fait une espèce de bilan et les signaux sont assez positifs donc je pense que je dois continuer à travailler et créer.

Quel regard portez-vous sur votre début de carrière et sur la période de « La Vague » [en 2015] ?

Avec du recul je suis assez fière d’avoir fait confiance à mon instinct et d’écrire mon histoire. C’est assez satisfaisant de pouvoir être maître de son projet, d’être derrière la direction artistique. C’est aussi un travail humain, c’est complexe mais ce sont des expériences de vie, c’est de la communication, des compromis. Mais ils sont moins violents que si j’étais en label. J’ai la liberté d’aller au bout de ce que j’ai en tête, et d’être suivi par des gens qui me conseillent au quotidien pour mettre à bien ces idées. Je suis assez fière de mon parcours et reconnaissante des passerelles que j’ai pu avoir auparavant. Je suis contente de pouvoir bosser avec des personnes que j’ai choisies et c’est assez agréable d’aller dans la même direction.

Vous semblez désormais n’avoir plus peur de vous affirmer, en tant que femme, noire, avec des formes. Quel a été le déclic pour cela ?

Il n’y a pas eu de déclic, c’est surtout que la vie est une course de fond, comme la confiance en soi, et pour l’avoir il faut se remettre en question en permanence. Il faut accepter la dualité, qu’on peut très bien avoir confiance en soi et s’aimer mais aussi douter et ne pas s’aimer. Il faut faire un travail de fond pour accepter justement tous ces états et pouvoir se sentir bien dans son corps.

Votre musique est très empreinte de sensualité aussi, en particulier votre dernier EP « Brut ». C’est une chose que vous avez apprivoisée avec le temps ?

Mon dernier projet parle justement de mes fantasmes, il est artistiquement érotique. Je parle de mes envies, je partage mes expériences, mais aussi le fait que j’ai découvert que je pouvais me sentir sensuelle dans mon corps, qui est unique. Je parle également d’une personne qui a marqué mon esprit en bien comme en mal. Cet EP est également une expérience sonore avec des éléments organiques. La musique est beaucoup faite avec un ordi désormais, à la machine, et j’avais besoin de repartir à l’essence de ce qu’est la musique : de la vraie batterie, des vraies guitares… Et m’entourer des mêmes personnes, Ziggy et Romain, deux Bruxellois avec qui je travaille. C’est assez intéressant de chercher, d’expérimenter… Mais aussi de douter sur le fait qu’on est en train de proposer une musique qui peut aussi être old school. Les retours nous ont rassurés et on s’est dit qu’il y avait peut-être un manque et un public qui cherche ce retour aux sources et une authenticité sonore.

Une direction que vous allez poursuivre ?

Je pense déjà à sortir un autre projet avant de sortir un album, parce que pour moi ce n’est pas une finalité. C’est un objet physique qui permet de cristalliser des œuvres. Mais là j’ai besoin de sortir de mon corps, de me remettre en question, et de sentir aussi que mon projet n’est pas encore assez ancré, pas assez solide pour pouvoir sortir un album. J’ai besoin d’aller plus, développer et polir mes idées. Je sortirais un album quand je sentirais dans mon corps que c’est le bon moment. Pour l’instant j’ai vraiment besoin de développer mon projet artistique.

« Le regard des gens j’en ai que faire, qui sont-ils pour me juger », dites-vous dans la chanson « Corps ». Avec le temps, réussissez-vous à faire abstraction du regard des autres ?

Quand on décide de faire un métier artistique, on s’expose et on est exposé. Il est sain de faire un travail sur soi afin que les commentaires des uns et des autres, ou leurs jugements, n’aient pas d’impact sur vous. A partir du moment où vous partagez vos émotions, de vous montrer tel que vous êtes, il faut aussi accepter le regard des gens et les critiques. J’accepte bien cela, tout en me disant que je m’appartiens et que je suis indépendante. « Le regard des gens je n’en ai que faire, qui sont-ils pour me juger ? », j’ai besoin de me rappeler cette phrase pour ne pas culpabiliser et subir le regard des gens posé sur moi en permanence.

Vous avez eu le sentiment de vous perdre à un moment ?

Pas du tout, c’est là où j’ai pu me reconstruire, retrouver la force de faire le choix d’être en indé car ce n’est pas évident et c’est beaucoup de responsabilités. C’est dans ça que j’ai trouvé la conviction de suivre mon chemin. Ce n’est que du positif.

Vous êtes une artiste engagée, vous osez prendre la parole publiquement contre le racisme, le sexisme, la grossophobie. Où trouvez-vous la force de vous battre malgré les critiques auxquelles vous devez parfois faire face ?

Je n’ai pas le choix. J’ai déjà dit que ma couleur de peau n’est pas un déguisement, mon corps non plus et je n’ai justement pas le privilège de pouvoir ôter toutes ces particularités qui font ce que je représente. Je n’ai pas d’autre choix que de me battre au quotidien pour moi et pour les autres, qui sont des personnes invisibles, invisibilisées, oubliées dans la culture et dans la société. Je me dois d’œuvrer pour eux, pour moi et la culture. De créer des références qui pourront permettre à ces personnes de s’identifier. Une chose que, moi, je n’ai pas eue. Tout ce que je fais est par rapport à ce manque dans ma tête. Et pour ces personnes-là. Ce n’est pas un devoir, c’est quelque chose de naturel. Je ne me sens pas obligée d’être militante ou engagée, mais tout ce que je représente est politique. Je ne peux pas être ignorante par rapport à ce que j’incarne, ce que je représente et ce qui se passe dans notre société. Ce qui m’importe c’est d’aller au bout de mes idées et de call out, tout simplement.

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