"Homme ou femme, en montagne il n'y a que les compétences qui comptent"

Interview.- Les Safety Shred Days, organisés en Savoie du 5 au 9 janvier, offrent la possibilité de se former à la gestion des risques d’avalanches. Victor Daviet, snowboardeur professionnel, et Laura Pasquier, formatrice à l’Anena, reviennent sur ces journées indispensables pour tous.

La montagne est son premier terrain de jeu. Victor Daviet commence le snowboard à l’âge de 8 ans, pour devenir professionnel quelques années plus tard. Originaire de Gap, cet Annécien d’adoption est un habitué des risques d’avalanches. Car si son parcours sportif est rempli de joies, il est aussi parsemé de frayeurs. En 2014 en Alaska, le skieur est ainsi emporté au cœur d’importantes masses de neige, puis de nouveau en 2016. Quand plusieurs avalanches ensevelissent son corps, lui laissant la chance immense de s’en sortir, il mesure la dangerosité de ces situations.

Plusieurs fois, il est amené à rechercher ses amis, et craindre pour leur vie. Victor Daviet réalise alors que nous ne sommes pas assez formés. Un «nous» qui peut paraître démesuré pour les personnes ne pratiquant pas le freeride de haut niveau. Une impression faussée : «On a souvent le sentiment que pour être en danger, il faut aller loin, prendre des risques, marcher des heures, mais ce n’est pas vrai. Quelqu’un qui dépasse les délimitations de la piste fait déjà du freeride», explique un formateur de l’Association nationale pour l’étude de la neige et des avalanches (Anena). Entre 2020 et 2021, l’organisme a recensé 135 cas d’avalanches occasionnant 40 décès.

Face à ces terribles constats sont nées les Safety Shred Days, des journées de formations pour tous, organisées par Victor Daviet. La quatrième édition a eu lieu en France du 5 au 9 janvier à la Rosière dans les Alpes, l’ambition étant de développer ces journées à l’étranger dans les années à venir. En 2020, lors d’un voyage au Pakistan, l’équipe de Victor Daviet a formé 55 participants dans des montagnes difficiles : «Nous avons appris aux grands qui transmettront aux petits, c’est d’autant plus primordial dans les pays où les hélicoptères ne viendront jamais les secourir». Pendant le voyage, le freerider rencontre aussi l’équipe nationale de snowboard afghane, dont les 14 membres feront appel à lui lors de l’arrivée au pouvoir des talibans. En cofondant l’association Snowboarders of solidarity , il réussira à les exfiltrer. Il est cependant toujours en attente de l’aide du gouvernement pour qu’ils soient tous en sécurité dans des pays occidentaux. Laura Pasquier est accompagnatrice en montagne, mais aussi enseignante en physique appliquée aux bâtiments. Elle intervient à l’Anena sur le sauvetage en avalanche et le déplacement sur terrain enneigé. Rencontre avec deux pros de la sécurité en montagne.

Madame Figaro .- Comment s’est passée votre rencontre ?
Victor Daviet.- Quand j’ai créé ces événements, en janvier 2018, je me suis naturellement tourné vers l’Anena qui est l’organisme référent en France. Dès la première édition, l’association nous a tout de suite suivis. À l’époque c’était encore une édition que l’on peut qualifier « d’amicale » ; nous étions seulement 70, aujourd’hui plus de 300 personnes y participent.
Laura Pasquier.- En tant que formatrice pour l’Anena, j’anime des ateliers lors de l’événement de Victor. Nous sommes 18 formateurs sur les différents jours.

Quel est le message le plus important à faire passer sur les Safety Shred Days ?
V.D.- Pour cette nouvelle édition, nous avons un nouveau slogan «The Mountain has no brain, use your one» (la montagne n’a pas de cerveau, utilisez le vôtre, en français). Etant donné qu’il n’y a pas de règles, l’important est d’acquérir de l’expérience, et de développer vraiment une réflexion pour prendre les bonnes décisions en montagne.
L.P.- L’adaptation. Nous l’avons vu ce matin, quand le télésiège ne peut plus fonctionner à cause du vent, nous devons nous adapter et trouver des solutions. C’était un bel exemple pour illustrer le côté totalement imprévisible de la montagne. Les conditions météo, la forme physique sont autant de paramètres qu’il faut considérer en amont d’une randonnée ou d’un hors-piste.

Quel est le profil des personnes qui participent aux ateliers ? Enfants, adultes ?
V.D.-
Le but de cet événement est de sensibiliser l’ensemble des pratiquants. Dans le niveau un, ce sont les novices qui se mettent au freeride, ou des pratiquants qui n’ont jamais eu l’opportunité de se former et qui ont envie de développer leurs connaissances. Les niveaux 3 et 4 ont déjà participé aux Safety Shred Days et ils souhaitent progresser d’année en année. En plus d’une journée pour les riders pros, nous avons aussi une journée spéciale pour les enfants. En amont, je contacte les coachs des clubs de ski qui inscrivent principalement leurs élèves, sinon ce sont des parents qui viennent par eux-mêmes avec leurs enfants. Ces derniers vont être amenés à faire du hors-piste et à passer du temps dans la montagne au quotidien. On a des retours très enthousiastes.

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L.P.- Étant sur les ateliers de niveau un, j’étais avec des personnes un peu sensibilisées au sujet, mais la plupart ne disposaient pas de leurs outils (pelle, sonde, DVA). En revanche, elles étaient très intéressées par la sécurité en montagne et souhaitaient savoir vers quel matériel se diriger.

Dans vos deux parcours personnels, qu’est-ce qui vous rassemble aujourd’hui ?
V.D.-
La pure passion pour le snowboard et la montagne ! J’ai eu la chance en tant que snowboardeur professionnel de faire des films avec des productions internationales. J’ai donc été confronté à des avalanches qui ont été très traumatisantes, j’ai aussi dû sortir des amis à moi quasiment morts de la neige… d’autres sont décédés devant mes yeux. Ces expériences ont été un choc, une violence inouïe qui m’a fait frôler la dépression. J’ai transformé cette tristesse en quelque chose de positif, cela m’a donné la motivation de créer cet événement. Le snowboard m’a tout donné, mes amis, les meilleurs moments de ma vie… J’ai cherché comment lui rendre ces cadeaux et c’est comme ça que ces journées de formation sont nées. Je m’y sens bien, car j’ai surtout l’impression d’être utile.
L.P.- J’ai toujours aimé transmettre, que ce soit dans mon métier, ou en montagne. Grâce à ces échanges avec les autres, les formations me permettent de me remettre en question, et par-dessus tout, j’aime partager mon expérience.

Quelles sont les règles de base pour pouvoir partir en montagne ?
L.P.-
S’accompagner des bonnes personnes, suivre son feeling et son vécu. Et surtout savoir renoncer, qui est une règle de base.
V.D.- Oui, c’est important de suivre son feeling dans le sens « ne pas être influencé par le désir des autres ». Quand on est en montagne, si on ne sent pas une descente, il vaut mieux se faire confiance et ne pas y aller. Avoir le matériel et être formé.

En observant, on se rend compte que les femmes sont moins nombreuses que les hommes dans les activités de freeride. À votre avis pourquoi ? Est-ce que vous avez déjà des pistes pour que cela change ?
V.D.-
Les formations sont accessibles à tous, je ne fais aucune différence entre les hommes et les femmes. L’ensemble des personnes qui ont envie de pratiquer le hors-piste sont les bienvenues. Nous avons choisi des athlètes femmes pour justement mettre en avant cette parité. Marion Haerty, Coline Ballet-Baz ou encore Anaïs Caradeux, qui sont des pro-rideuses invitées, étaient présentes à la fois pour se former, mais aussi parce qu’elles sont de beaux modèles pour la jeune génération. Dans les films qui sont diffusés, les filles sont aussi à l’honneur. Aujourd’hui, clairement il y a tout de même plus de garçons qui font du freeride, mais l’idée c’était de créer une ambiance agréable, que tout le monde soit à l’aise, d’éviter le côté « viril ». C’est aussi une question de génération, nous nous mélangions moins à l’époque… Quand les jeunes partent en montagne, les groupes sont plus mixtes.

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L.P.- J’ai intégré un groupe de femmes alpinistes, effectivement j’étais plus en confiance avec elles, mais je ne saurais expliquer pourquoi. Personnellement, je trouve que les garçons nous laissent totalement la place. À mes yeux, en montagne, il n’y a que les compétences qui comptent. Je suis totalement favorable à ce que l’on pousse les filles dans ces domaines mais j’avoue n’avoir jamais été mal à l’aise par rapport à ça.

Où peut-on retrouver les bonnes pratiques à adopter en freeride si nous n’avons pas pu assister aux journées de formation ?
V.D.- En attendant l’édition 2023, avec l’un de mes sponsors, la marque 686, nous avons préparé des vidéos explicatives dont la première vient d’être partagée sur les réseaux sociaux.

L.P.- En attendant l’année prochaine, on peut acheter en ligne et se documenter sur le site de l’Anena. C’est destiné au grand public et assez bien vulgarisé. Mais le secret, c’est de pratiquer !

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