Grandir dans l'ombre d'un frère ou d'un soeur célèbre
  • Frère et soeur de, s’affranchir de sa fratrie pour exister
  • Rivalités fraternelles, une nécessité pour exister
  • Le poids des projections parentales sur les liens fraternels
  • La question de la place dans la fratrie pour les frères et soeurs célèbres
  • Grandir sainement auprès d’un frère ou d’une soeur célèbre, c’est possible

“Le monde se base sur l’apparence, pensant que tout était beau chez nous, mais la réalité est qu’il y a une famille en souffrance et en danger […] Cela à cause de mon frère, qui à cause de l’argent et de la célébrité a perdu la notion de la réalité depuis longtemps”. Cette déclaration un peu nébuleuse est celle de Mathias Pogba, l’un des grands frères de Paul Pogba, membre de l’équipe de France de football, champion du monde 2018 et milieu de terrain offensif de la Juventus de Turin.

Depuis quelques semaines, “l’affaire Pogba” fait la Une des journaux, alors que la justice tente de faire la lumière sur cette histoire mêlant extorsion de fonds, menaces, marabout et dissension familiale. Car outre les histoires de gros sous, c’est bien une querelle fraternelle qui est au cœur de ce scandale. 

Si la fratrie est fondamentale dans la construction de soi, elle peut aussi être source d’insécurités, de jalousie et de blessures émotionnelles profondes. D’autant plus quand l’un des frères ou sœurs attirent la lumière et la gloire. 

Frère et soeur de, s’affranchir de sa fratrie pour exister 

Et qui dit lumière, dit généralement ombre pour ceux et celles qui ne rencontrent pas la notoriété. C’est ce que raconte l’Américaine Lisa Clark, qui se trouve être la sœur inconnue de James Valentine, guitariste principal de Maroon 5. Pour autant, cette mère de famille a pris son parti d’être la “soeur de” et semble même bien le vivre, comme elle l’a confié pour un article publié sur le site DeseretNews, un média religieux de l’Utah. 

Comme elle, certains “frère et soeur” n’ont aucun mal à trouver leur place, que ce soit dans la même branche, à l’instar de Vénus puis Serena Williams, toutes deux grandes championnes de tennis, ou dans des chemins de vie complètement différents, comme Lynda Lopez, soeur de Jennifer Lopez et journaliste de télévision. D’autres en revanche, décident de rester dans l’ombre et d’embrasser une vie plus rangée loin des paillettes, et le vivent bien – comme Lisa Clark, citée plus haut. 

Mais les liens entre frère(s) et soeur(s) peuvent aussi tourner au vinaigre. Et la gloire de l’un peut écraser les velléités de réussite de l’autre, nourrissant envie et jalousie au fil du temps. 

Rivalités fraternelles, une nécessité pour exister 

“De quoi sont tissés les liens fraternels ? La jalousie occupe une place prépondérante : est-ce normal ? Inévitable ?”, questionnait la psychologue clinicienne Françoise Peille, dans son ouvrage Frères et sœurs – Chacun cherche sa place (Ed. Hachette Pratique, 2005). Selon cette experte en psychologie de la famille, “la jalousie, ce n’est ni bien, ni mal. C’est un sentiment originel d’un chemin obligatoire pour tout être humain exposé à rencontrer l’autre. […] Accepter sa différence, c’est accepter son identité”, écrit-elle. 

Un postulat qui semble faire consensus auprès des expert.es en psychologie familiale. “Une étude de 2005 de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign a révélé qu’en moyenne, les frères et sœurs âgés de 3 à 7 ans s’engagent dans une sorte de conflit près de quatre fois par heure. Bien que ce nombre ait tendance à diminuer à mesure que les frères et sœurs vieillissent, des sentiments de ressentiment et de jalousie peuvent persister dans une relation fraternelle pendant des années”, peut-on lire sur le site DeseretNews

Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne en région parisienne, abonde dans ce sens. “Bien sûr, en psychologie, il y a une dimension particulière dans chaque fratrie. Il y a la question de la place de chacun, des rivalités bien sûr. Et tout ceci peut être intensifié par la célébrité d’un.e membre de cette fratrie”, explique-t-elle. 

Vont alors se poser de nouvelles questions pour le frère ou la sœur de la personne célèbre : « comment moi je réussis ? Et comment celui qui est célèbre m’en fait bénéficier ? », énumère notre experte. « Une fois qu’une personne s’est établie comme ayant beaucoup de succès, soit un frère ou une sœur est fatigué d’entendre à quel point sa sœur ou son frère réussissent, soit ils peuvent se prélasser dans la gloire et profiter du succès par procuration », explique également Sylvia Rimm, psychologue, auteure et directrice de la Family Achievement Clinic à Cleveland, Ohio.

Le poids des projections parentales sur les liens fraternels

Cette rivalité naturelle dépend des liens qu’entretiennent les enfants avec leurs parents mais aussi, des projections familiales sur la “réussite”, et la définition même de celle-ci au sein de l’entité familiale. 

“Les enfants qui ont des frères et sœurs recherchent souvent l’attention de leurs parents et d’autres personnes. Lorsqu’un frère ou une sœur reçoit plus d’attention qu’un autre, en particulier lorsqu’il s’agit d’une sorte de réussite, cela peut engendrer du ressentiment”, abonde la psychologue américaine. 

“Quelle que soit la famille et la fratrie, on peut observer des dynamiques de comparaisons, qui découlent des projections que les parents – ou d’autres adultes de références d’ailleurs, que ce soit les grands-parents, oncles et tantes, parrains ou marraines – mettent sur leurs enfants et sur la réussite de ceux-ci”, expose Aline Nativel Id Hammou. Car c’est bien là, durant l’enfance, que se plantent les racines de l’animosité qui peut exister entre les membres d’une fratrie à l’âge adulte. 

Ces projections vont alors dépendre notamment de la définition que donnent les membres de cette famille au succès. Cela peut-être être brillant à l’école, avoir un don pour le chant, ou être très performant dans un sport, comme le football. “Certains parents vont avoir – consciemment ou non d’ailleurs – ce qu’on appelle des focus parentaux, soit des domaines de réussite privilégiés pour leur progéniture”, explique la psychologue clinicienne francilienne, qui évoque par exemple le père des soeurs Williams et le tennis, ou semble-t-il encore, la famille Pogba dans le football.  

La question de la place dans la fratrie pour les frères et soeurs célèbres

Autre critère à prendre en compte : la place occupée dans la fratrie par le membre célèbre ou ayant du succès. 

“Ce n’est pas anodin. Les membres d’une fratrie n’ont pas les mêmes rôles ou les mêmes missions. On n’attend pas la même chose d’un aîné, par rapport à l’enfant du milieu ou du petit dernier. Ça a une influence sur la relation entre chaque enfant et ses parents, mais aussi entre les membres de la fratrie”, détaille Aline Nativel Id Hammou. 

“Un aîné qui est célèbre, va avoir plus de facilité à faire bénéficier les autres de son succès puisque habitué à être un modèle pour les autres et à aider sa famille”. 

À l’inverse, cela peut être plus difficile à vivre pour les plus âgés de voir le petit dernier couronné de succès et de gloire quand ils et elles embrassent des vies plus “normales”. D’autant plus quand dans l’enfance, ils ont un jour rêvé de percer dans la branche choisie. 

Grandir sainement auprès d’un frère ou d’une soeur célèbre, c’est possible

Pour que chacun trouve sa place, Sylvia Rimm prend le pas de prévenir avant que les relations ne s’enveniment. “Ce que nous essayons de faire avec les frères et sœurs, c’est de les amener à s’encourager les uns les autres, même s’il est compréhensible d’être jaloux. Vous pouvez y arriver, mais c’est une affaire délicate. »

« Il est très important de ne pas étiqueter vos enfants », ajoute-t-elle. « Il faut encourager les différences individuelles”. 

Selon la psychologue clinicienne française, “il faut pouvoir écouter ses enfants quand ceux-ci pointent des disparités. Il est normal de ne pas avoir la même relation avec chacun de ses enfants, pour tout un tas de raisons, mais il faut entendre que les différences peuvent peser sur l’un ou l’autre”. 

Et d’ajouter que si les rivalités fraternelles sont vraisemblablement naturelles et même constructives pour les membres d’une fratrie, certains signes doivent alerter les parents. « Quand la jalousie et l’envie de l’un des enfants devient maladive, qu’il ou elle veut nuire à son frère ou sa sœur, il faut intervenir », a-t-elle expliqué. 

Et ce, avant que l’affaire fasse la Une des médias.

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