ENTRETIEN. « L’histoire était belle » : un livre lève le voile sur Talk Talk et l’énigme Mark Hollis

Dans les années 1980, le groupe britannique Talk Talk a connu un énorme succès au gré de plusieurs tubes Le journaliste et écrivain Frédérick Rapilly a décidé d’écrire un livre sur cet étonnant parcours. Le premier du genre sur un musicien bien plus influent qu’il n’y paraît.

Talk Talk, ce sont des tubes énormes. Such a Shame, It’s My Life… De toutes les soirées dans les années 1980 et même ensuite. Pour les passionnés de musique, Talk Talk et leur leader Mark Hollis, ce sont aussi (surtout) des albums en apesanteur : Spirit of Eden, Laughing Stock.

Des disques que l’on évoque comme des trésors et qui inspireront, en vrac, le post-rock, les musiques électroniques, Dominique A et Alain Bashung.

En 1998, Mark Hollis sort son unique album solo puis se retire, bouclant un parcours qui l’a mené des tubes tonitruants à une quête du silence. Sacha Guitry disait que le silence après du Mozart, c’est encore du Mozart. Mark Hollis aura fait sien ce trait d’esprit, pesant chaque note qu’il jouait comme d’autres le font avec les mots.

Le journaliste et écrivain Frédérick Rapilly a souhaité écrire ce parcours hors norme. Il trouvait l’histoire belle, il a eu envie de la raconter, à travers des archives et aussi des témoignages d’anciens musiciens de Talk Talk.

Son fantasme était de réussir à toquer à la porte de Mark Hollis. Cela n’arrivera jamais. Hollis est décédé en février 2019, à 64 ans. Cela n’a pas découragé Frédérick Rapilly de finir cette biographie, intitulée Mark Hollis ou l’art de l’effacement. La première du genre toutes langues confondues.

Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre sur Mark Hollis ?

Lors d’une conversation avec l’éditeur Xavier Belrose à un salon du livre, il y a trois ans. On m’a présenté à lui en disant que j’étais auteur de polar mais que j’écrivais aussi sur la musique. Je venais de finir un livre sur Frank Michael ! Il a éclaté de rire et puis nous nous sommes découvert des goûts communs : Litfiba, Minimal Compact… Il voulait lancer une maison d’édition, Le Boulon, autour du rock et m’a demandé sur quel personnage j’aurais voulu écrire. J’ai tout de suite dit Mark Hollis.

Pourquoi ?

Je venais de lire une interview des Married Monk où le groupe évoquait Mark Hollis. Ça m’avait remis son histoire en tête et je le trouvais belle. Il était un peu comme J.D. Salinger (l’auteur de L’Attrape-cœurs) ou le navigateur Bernard Moitessier, qui alors qu’il allait gagner la première course autour du monde en solitaire, avait décidé d’abandonner pour continuer à naviguer. Comme eux, à un moment, Mark Hollis a décidé de choisir seul son destin et de disparaître du monde de la musique. Le fantasme, c’était de réussir à le retrouver et toquer à sa porte.

Ça évoque quoi, pour vous, Talk Talk ?

Quand j’étais ado, du côté de Vannes, j’avais mon panthéon pop avec Depeche Mode, New Order, Simple Minds et The Cure. Talk Talk était juste à côté. Pas en dessous mais vraiment à côté. J’avais accroché à leur premier album que j’avais dégotté je ne sais plus comment. Surtout la chanson Mirror Man. Comme je faisais le DJ dans les boums, je le passais souvent. C’était de la pure pop lumineuse.

Et puis après il y a eu les gros tubes, Such A Shame et It’s My Life qu’on écoutait en soirée. Et le troisième album The Color of Spring avec ce titre, Life’s What You Make It. J’adorais cet équilibre entre pure pop et le côté intello qui a pris de plus en plus d’importance ensuite sur les albums « silencieux ». Je n’ai jamais été un fan absolu mais j’avais envie de raconter son histoire.

Au fil des années, tout un mythe s’était créé autour de Mark Hollis…

Oui. Avec un côté savant fou, enfermé dans son studio. Presque un côté messianique. Mais j’avais l’intuition qu’au contraire Mark Hollis était un type plutôt normal. Il disait qu’il avait juste tourné le dos à l’industrie de la musique pour pouvoir s’occuper de sa famille. Quelqu’un qui de toute façon à l’air d’avoir vécu plutôt heureux.

Un an après le début de ce projet, la nouvelle de la mort de Mark Hollis tombe, en février 2019. Qu’est-ce que ça change pour vous ?

Quand je l’apprends, je suis en vacances à Bali et j’entends ça à la radio. Mon éditeur me dit que c’est foutu pour le livre. Je lui dis que non. L’idée n’était pas forcément de rencontrer Mark Hollis. Et puis il reste une histoire à raconter. Aucun livre n’a été écrit sur Mark Hollis. Il y a bien un livre en anglais Spirit of Talk Talk mais, écrit par des fans, il était très hagiographique et ne voulait surtout pas égratigner le mythe.

Comment avez-vous du coup procédé ?

Au départ, je me suis heurté à beaucoup de circonspection, notamment dans les forums de fans qui estimaient que je n’étais pas légitime à écrire sur Mark Hollis. Pour Talk Talk, il y a vraiment deux mondes : le grand public qui connaît les tubes et les spécialistes qui défendent la statue du commandeur.

J’ai interviewé Paul Webb (le bassiste) à l’occasion de la sortie du dernier album de son projet Rustin Man. Mais s’il m’a raconté certaines anecdotes, il m’a surtout dit qu’il était passé à autre chose. Simon Brenner, le premier membre oublié du groupe, m’a directement contacté parce qu’il voulait raconter sa version. Phill Brown, l’ingénieur du son qui a travaillé étroitement avec Mark Hollis, avait lui à cœur de tout raconter parce qu’il avait plus de recul. Il est le plus détaché de tout ça. Il a continué sa carrière ensuite, c’est lui qui est derrière les albums de Dido qui sont vendus par millions.

Avec d’autres, ça a été plus compliqué…

Le producteur Tim Friese-Greene m’a clairement dit qu’il était opposé à l’idée même d’un livre sur Talk Talk. J’ai l’impression qu’il vit désormais dans sa tour d’ivoire. Le batteur Lee Harris ne m’a jamais répondu. C’est le taiseux du groupe, je crois qu’il se consacre désormais à la pêche à la mouche. Par contre, c’était ma limite, je n’ai pas cherché à approcher la famille de Mark Hollis. J’ai fait savoir à son entourage, après sa mort, que j’écrivais un livre sur lui mais personne ne m’a ensuite contacté.

Est-ce qu’il reste des enregistrements inédits de Talk Talk ?

Le groupe avait pour principe d’effacer toutes les prises qui ne lui convenaient pas. C’est aussi ça, l’art de l’effacement dont parle le titre du livre. Du coup, tout ce que Talk Talk a enregistré a été publié. Phill Brown m’a dit que le cinéaste Wim Wenders avait sollicité Mark Hollis pour une bande originale. Est-ce qu’il en reste des traces ? Et puis, Mark Hollis a continué à jouer de la musique après s’être retiré. Est-ce qu’il y avait quelqu’un pour l’enregistrer ? Cela reste un mystère.

Quelles sont les réactions depuis la publication du livre ?

Le livre est sorti à 1 500 exemplaires mais j’ai été contacté par des fans du monde entier. D’Australie, du Canada. Des fans russes nous ont demandé une traduction et on prépare avec l’éditeur une version anglophone que l’on va financer en crowdfunding. Un éditeur anglais nous avait contactés mais ça n’a pas abouti. Il faut savoir qu’il y a toujours eu un hiatus entre Talk Talk et l’Angleterre. Le groupe est un peu oublié et a surtout connu un succès public à la sortie de best-of à la fin des années 1990.

Qu’est-ce qu’il reste aujourd’hui de Talk Talk et de la musique de Mark Hollis ?

Derrière les quatre cinq tubes que tout monde connaît, il a eu une énorme influence sur la musique des années 1990, notamment le post-rock et le trip-hop de Portishead et Massive Attack. Ici, Dominique A et Bashung ont dit clairement s’être inspirés des derniers albums de Talk Talk.

Mark Hollis était vraiment un fabricant de son et qui sait ce qu’il serait devenu avec toute la technologie désormais à disposition. Peut-être un super DJ d’electro ? Mais il y a surtout un rapport particulier à ses derniers albums, que ce soit Spirit of Eden, Laughing Stock et son album solo qui porte juste son nom. C’est un peu comme des portes cachées dans un jeu de rôle que l’on découvre après une quête musicale. Des disques de l’intimité que l’on a envie de partager mais qui restent un plaisir singulier. Des trésors.

Mark Hollis ou l’art de l’effacement, Frédérick Rapilly. Le Boulon/Editions du Layeur. 160 pages, 18 €.

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