"En thérapie" : la série jugée par un psychanalyste (et ses patients)

“En thérapie” -remake de la série israélienne Betipul- fait un carton inattendu sur Arte. Elle met en scène, pour chacun des 35 épisodes, une séance d’une demi-heure entre un psychanalyste (interprété par Frédéric Pierrot) et son patient. Cinq patients différents (dont un couple) viennent consulter au lendemain de la tragédie du Bataclan. Nous avons demandé son avis au psychanalyste Saverio Tomasella, dont les patients commentent souvent les épisodes dans le huis clos de son cabinet.

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Une demi-heure de dialogue ente un psy et son patient, un décor unique – le cabinet où il consulte – un fauteuil, un divan, et c’est à peu près tout. Malgré cette mise en scène minimaliste, la série d’Arte, signée Vincent Tolédano et Eric Nakache, séduit. Voyons pourquoi avec le psychanalyste Saverio Tomasella, auteur du récent “Ne passez plus à coté de votre vie” (éditions Flammarion).

Une réhabilitation de la psychanalyse

Pour notre psy, le succès de la série d’Arte est réjouissant : ” S’il a été nécessaire de critiquer les abus de la psychanalyse, elle n’a pas mérité d’être dénigrée de façon outrancière et injuste, comme elle l’a été ces dernières années. C’est courageux et bénéfique de mettre en lumière les atouts des thérapies par la parole, de redonner goût à la psychanalyse, en la démystifiant, tout en étant honnête. Il s’agit avant tout d’écouter la singularité de chacun, de l’aider à se réaliser (ce qui va à contre-courant de la crise sanitaire actuelle, avec les masques, la distanciation physique, etc). Plutôt que de résilience, dont on parle souvent à tort et à travers, cette série met en lumière la vulnérabilité, la fragilité, et c’est une bonne chose, dans notre société de performance. “

Démonter le mythe de la toute-puissance psy

” C’est surprenant : mes patients me parlent beaucoup d’En thérapie depuis quelques semaines. À leurs yeux, c’est une série intéressante, parce qu’elle montre les impasses, et même les défauts des psys ; elle désacralise le tout pouvoir des experts. Non, les psys ne sont pas des hommes et des femmes qui savent (et sauvent), et sont protégés par leur savoir et leur expertise. Pour les patients, c’est très rassurant de voir démonter ce mythe. “

Transfert amoureux et distance nécessaire

La situation : Dès le premier épisode, Ariane (interprétée par Mélanie Thierry) avoue son sentiment amoureux pour le psy. Elle est en plein transfert…

L’analyse : ” C’est intéressant d’observer ce qui se joue, et comment un patient, à travers un sourire ou une parole chaleureuse, va imaginer une réponse ou une confirmation à son fantasme amoureux. C’est une situation compliquée, même si elle n’est pas rare. Dans ce cas-là, le thérapeute ne soit pas laisser place à l’ambiguïté, et garder ses distances. Être dans l’esquive n’est pas suffisant. Il s’agit de faire comprendre au patient que le transfert ne concerne pas la personne du psychanalyste, mais une autre figure, réelle, proche du patient. Mes patients ont aussi été frappés par le fait qu’Ariane soit tout en émotion face au Dr Dayan, un psy lacanien, très cérébral. Elle interroge son humanité, en somme, et c’est très important. On voit un psy très intello, très mental, qui reste dans la logique rationnelle, sans accueillir les sensations, les émotions…”

La fragilité du policier

La situation : Adel (interprété par Reda Kateb) est un policier de la BRI, traumatisé par l’attentat du Bataclan où il a dû intervenir. Il est envoyé en consultation par ses supérieurs ; il a fait des crises de panique, qu’il ne nomme pas ainsi, bien sûr. De même qu’il laisse son arme dans le coffre de sa voiture, il se déleste d’un poids et s’humanise au fil des épisodes.

L’analyse : “Très intéressant, ce policier de la BRI. Un personnage qui porte en lui un paradoxe : sa résistance et sa fragilité. Cela montre déjà la difficulté du métier de policier ou de CRS, à qui on demande d’être dur, de se blinder. On voit ici que la thérapie lui permet de craquer (dans le sens premier du terme), c’est à dire de casser le modèle simpliste et réducteur du policier, du symbole de l’autorité… Le fait que la série fasse référence à l’attentat du Bataclan est essentiel : cela a été un traumatisme individuel et collectif , et il est nécessaire que des fictions populaires abordent les tragédies nationales.”

Contrôleuse et conflits larvés

La situation : Dans la série, le Dr Philippe Dayan, en plein désarroi lui aussi, consulte régulièrement ce que les psys lacaniens appellent une “contrôleuse” (interprétée par Carole Bouquet), que Saverio Tomasella nomme “superviseuse “, un terme plus “sympathique”, selon lui. Entre le psy et sa contrôleuse, (interprétée par Carole Bouquet), existe un passif, et des conflits mal réglés…

L’analyse : “C’est assez courageux de montrer cet aspect de notre métier. Il est en effet fondamental de parler de notre pratique avec quelqu’un (l’un de nos pairs) qui nous aide à y voir plus clair. ” Les échanges parfois acides entre les deux ? “C’est bien vu ! Il existe, au sein des associations professionnelles de psys, des rancunes, des contentieux larvés. L’une de mes amies, psychanalyste parisienne, me disait l’autre jour qu’il n’y a pas plus violent qu’un psy vis-à-vis d’un autre psy ! C’est dû à trop de non-dits, à des professionnels qui n’expriment pas leurs émotions ; c’est paradoxal, parce qu’ils peuvent être bienveillants vis-à-vis de leurs patients, et avoir la dent dure entre eux, proférer des jugements définitifs et cassants. Je trouve très honnête de la part des auteurs de cette série d’évoquer la réalité de ces problèmes relationnels.”

Inversion des rôles

Dans l’un des épisodes, Camille (interprétée par la jeune actrice Céleste Brunnquell), la jeune nageuse qui a les deux poignets dans le plâtre et sur laquelle le Dr Dayan doit rédiger un rapport d’expertise, propose au psy d’inverser les rôles ; elle occupe son fauteuil et lui s’allonge sur le divan… “Cette inversion des rôles évoque la psychanalyse mutuelle, proposée par Sándor Ferenczi, un collègue de Freud, qui exerçait à Budapest...” éclaire Saverio Tomasella.

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