En 2022, au travail, les femmes lesbiennes et bisexuelles taisent leur sexualité par peur d’être discriminées

C’est la première enquête menée sur le sujet. L’Ifop et l’association L’Autre Cercle – “l’acteur français de référence pour l’inclusion des personnes LGBT+ au travail” – se sont intéressés à la visibilité des femmes lesbiennes et bisexuelles, dans le monde du travail.

Et les résultats des deux études – l’une quantitative menée par l’Ifop et l’autre, qualitative conduite par L’Autre Cercle* – sont édifiants. “Si près de 8 lesbiennes ou bisexuelles sur 10 sont visibles auprès d’au moins un membre de leur entreprise ou organisation publique, seul un tiers d’entre elles est visible de l’intégralité de ses supérieurs”, rapporte le communiqué de presse, publié par l’association, le 11 mai 2022.

Discriminations, sexisme, violences verbales et physiques… C’est pour se protéger, que ces femmes en viennent à cacher leur orientation sexuelle au travail. Et pour cause : plus de la moitié d’entre elles ont déjà subi une discrimination ou une agression lesbophobe en entreprise, constate l’étude.

Être femme et lesbienne ou bisexuelle au travail : “la double peine”

Dans les colonnes du Parisien, Sylvie, 63 ans et ancienne directrice de clinique privée, évoque son expérience professionnelle, en tant que femme lesbienne, dans les années 1980. “En étant une femme manageuse, je ne le sentais pas, ce coming-out. Une cheffe lesbienne, ça n’existait pas, à mon époque”, rapporte-t-elle.

Selon les résultats de l’enquête, les dirigeantes d’entreprises seraient 68% à avoir déjà fait face à des comportements lesbophobes. “La lesbophobie est encore plus présente dans certains secteurs d’activité ou catégories professionnelles”, assure le communiqué de presse.

Ça passe par une petite remarque ou un regard. Ça semble peu, mais c’est une petite pierre qui s’ajoute dans mon sac à dos.

« Les milieux réputés machistes comme l’industrie ou les transports sont plus propices à ces discriminations », explique Catherine Tripon, porte-parole de l’association L’Autre cercle. À l’inverse, les résultats de l’étude indiquent que le secteur de la santé serait « plus favorable à l’accueil des femmes lesbiennes ou bisexuelles ».

“Ça passe par une petite remarque ou un regard. Ça semble peu, mais c’est une petite pierre qui s’ajoute dans mon sac à dos”, raconte, Aurore Foursy, 39 ans, cadre dans une entreprise agroalimentaire, à l’AFP et dont les propos ont été relayés par France Inter. “C’est un peu la double peine. Si en plus du sexisme, on vit avec une femme, on est davantage marginalisées”.

Et cette marginalisation est encore plus grande, quand ces femmes sont racisées et issues des catégories populaires. Elles seraient ainsi 73% à avoir déjà été discriminées ou agressées sur leur lieu de travail.

Pour rappel, dans son dernier rapport à date, SOS Homophobie relatait 215 agressions lesbophobes rapportées en 2021. 10% d’entre elles avaient été perpétuées en entreprise.

La stratégie d’invisibilité et ses conséquences sur la santé mentale

“Longtemps je me suis cachée. Adepte du ‘pour vivre heureuse, vivons cachée’, j’ai pris conscience du poids psychologique de cette posture lorsque je suis devenue visible. Force est de constater que le sexisme au travail reste la discrimination la plus prégnante pour une femme cisgenre blanche”, précise Sylvie Meisel, administratrice nationale de L’Autre Cercle et co-responsable de l’enquête, dans le communiqué de presse.

Cette invisibilité subie s’explique par la peur d’être cataloguée comme la ‘lesbienne de service’.

Et cette double discrimination pèse lourd sur la santé mentale de ces femmes. “Plus de quatre lesbiennes ou bisexuelles sur dix, déclarent avoir eu des idées suicidaires suite à des discriminations et elles sont 34% à avoir quitté leur emploi pour ces mêmes raisons”, révèle l’enquête.

Des expériences qui les incitent, par la suite, à garder leur orientation sexuelle cachée. “Cette invisibilité subie s’explique notamment par la peur d’être cataloguée comme la ‘lesbienne de service’ ; les femmes interrogées craignent en effet d’être étiquetées en tant que lesbiennes, plutôt qu’en tant que professionnelles”, relate l’étude.

Les recherches montrent aussi que cette invisibilité touche en priorité les femmes bisexuelles (65%), les femmes de plus de 60 ans (63%) et les femmes racisées (45%).

Un guide pour les entreprises afin de lutter contre un “double plafond de verre”

Au-delà des effets délétères de cette invisibilité sur la santé mentale des femmes lesbiennes et bisexuelles, les conséquences sur leur carrière sont aussi importantes.

Ainsi, 41% des femmes interrogées déclarent avoir renoncé à participer à un évènement professionnel où les conjoints étaient invités. “Pourtant, parmi les 32% de femmes totalement invisibles de leurs supérieurs hiérarchiques directs, 43% souhaiteraient l’être et 53% de leurs collègues de même niveau hiérarchique”, souligne l’enquête. Les répondantes de l’étude qualitative parlent de “double plafond de verre”.

Pour l’Autre Cercle, “la garantie d’un environnement favorable à l’expression de son homo/bisexualité pourrait inciter les lesbiennes et bisexuelles non-visibles à le devenir (pour 59% d’entre elles)”.

Ainsi, l’association se lance dans la rédaction d’un guide, à destination des plus de 180 entreprises signataires de sa charte d’engagement LGBT+ – visant à une meilleure inclusion des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres au travail. Il devrait être distribué avant la fin de l’année 2022.

“Marqueur d’une politique volontariste pour un employeur, la place des femmes dans une organisation se heurte, pour les femmes lesbiennes et bisexuelles, à des freins culturels, structurels et conjoncturels. Il y a nécessité à croiser les engagements et les actions pour lever ces freins”, martèle Catherine Tripon.

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*Enquête quantitative de l’Ifop, menée auprès de 1 402 femmes lesbiennes ou bisexuelles exerçant une activité professionnelle entre novembre 2021 et janvier 2022 et enquête qualitative de l’Autre Cercle menée sur la base de 88 entretiens entre octobre et décembre 2021 avec l’appui du gouvernement, d’Accenture et Sopra Steria.

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