Edouard Louis : "En tant que fils, j’ai moi-même participé à l’oppression de ma mère"

C’est une question que chacun peut poser ou a posé à l’autre, la mère comme le fils : “Pourquoi m’as-tu fait ça ?”

“Ma mère était très dure”

Lui qui, avant la sortie de ce nouveau livre poignant, Combats et métamorphoses d’une femme (1), à la précision lumineuse consacré à l’évolution courageuse de sa mère, nous raconte d’une voix pleine de sensibilité maîtrisée : “Elle ne disait pas homosexuel mais ‘pédé’, par manque de vocabulaire sûrement, mais ce mot banalisé qui est en fait une insulte, ça faisait mal.”

Comme les crachats et les coups reçus au lycée pour la même raison. “Ma mère était très dure. Mais c’est une femme libre aujourd’hui, moins asservie par le machisme qu’elle a subi chez nous, et donc plus douce, plus généreuse.”

Elle, parce qu’elle croyait qu’il avait eu une enfance heureuse et dit être “tombée de l’armoire” à la parution en 2014 d’En finir avec Eddy Belle-gueule (2), son premier livre qui racontait le contraire.

Il avait alors 21 ans, et se remémorait ses “manières féminines” et ses années d’homosexualité incomprise et insultée, écrasée par l’obscurantisme violent de son milieu. Son récit devint aussitôt un succès mondial qu’elle a eu du mal à digérer, le trouvant injuste. Vexée qu’il ait honte de son milieu, de sa famille et d’elle, sa propre mère.

Grandir dans la violence et le machisme

Pourquoi se taire devant l’oppression qu’ils ont subie, elle et lui ? Elle “que j’ai vue violemment opprimée, de tous côtés”, nous précise Édouard Louis, que ce soit par son premier mari, puis par le second qui était le père de l’auteur, mais aussi par la misère régnant dans leur milieu, assignant un rôle d’autant plus subalterne aux femmes.

“Et c’est en écrivant ce livre que j’ai réalisé cette chose si pénible : j’ai moi-même participé en tant que fils à cette oppression de ma mère. Comme enfant, j’avais intériorisé ce schéma machiste de la femme au foyer et, par mon attitude ou mes silences, donné implicitement raison à mon père.”

Ajoutant : “La littérature se penche trop rarement sur le sexisme dans la classe ouvrière, dont on doit aussi parler.”

La littérature se penche trop rarement sur le sexisme dans la classe ouvrière, dont on doit aussi parler.

Deux individus oppressés, qui renouent

Lui, avec qui elle ne fut pas tendre mais qui, frustré par son incompréhension de ce qu’il était, ne le fut pas non plus avec elle. “Nous aurions dû faire une alliance politique”, ajoute en souriant Édouard Louis. “Opprimés tous les deux par notre statut social, avec en circonstance aggravante pour elle son statut dévalorisé de femme, et pour moi celui de ‘pédé’.”

Ce qui, dans ce milieu prolétaire d’Amiens, semblait pire qu’ailleurs. À 28 ans, le jeune Édouard a mûri, libéré des insultes par ses études, ses diplômes et ses livres, et sa mère respire, dégagée peu à peu de ses chaînes et notamment du mariage, grâce à sa force de caractère et, probablement, à la lucidité contagieuse de ce fils si résilient.

Eux, enfin apaisés par l’usage des mots nommant ce qu’ils ont subi, chacun les ayant découverts à son rythme et à sa manière. Le lien s’est renoué entre eux, ou plutôt noué, “grâce à nos libertés conquises, qui nous rapprochent”, estime Édouard, lequel pourtant n’a pas écrit ce livre facilement : “Dans les précédents, j’ai beaucoup parlé de violence, mais là ce fut quasi expérimental, je suis passé en territoire inconnu : celui de la lumière, après l’ombre.”

1. Éd. du Seuil. 14 €.

2. Éd. du Seuil

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