Cinéma week-end. Charles Gillibert : "Il y a une coresponsabilité de tous les acteurs de cette industrie pour que le cinéma reste un art à part entière"

La crise sanitaire n’en finit pas d’éreinter le monde du cinéma. Les salles sont désespérément fermées et les artistes ne peuvent pas présenter leur travail au public.

Le producteur français Charles Gillibert a fait le choix de ne pas participer au festival Sundance ou à celui de Berlin, la Berlinale 2021 début mars, événements qui se tiendront en ligne et ne seront que virtuels. Le patron de CG Cinéma a produit Gus Van Sant, Walter Salles, Olivier Assayas, très proche des artistes, défenseur d’un cinéma audacieux, Charles Gillibert dit ses doutes et ses espoirs dans la période actuelle.

franceinfo : Comment le producteur que vous êtes traverse-t-il cette crise ?

Charles Gillibert : Il y a une problématique économique évidente, c’est que les producteurs sont payés de leur travail et reçoivent les financements sur les films au moment où les films sortent. Et puis les distributeurs auxquels les producteurs donnent leurs films pour les financer ne veulent plus de films parce qu’ils en ont plein les poches, ils ne savent pas quoi en faire. On a ce problème de ne pas pouvoir présenter notre travail, ne pas pouvoir être payés de notre travail et une forme de blocage pour se projeter dans la suite.  

Aujourd’hui, votre structure parvient-elle à supporter cette période ?  

Elle est fragilisée, un peu comme tout le monde. Parce qu’on travaille quasi exclusivement pour la salle. Évidemment, on est fragilisé et on s’endette.À l’heure actuelle les producteurs n’ont pas été aidés. Les sociétés de production bénéficient, comme les autres sociétés de ce pays, du chômage partiel et de ce type d’aides. Donc, plusieurs films bloqués, ça représente beaucoup de travail et puis, il faut essayer de se projeter dans la suite.

Donc il n’y a pas d’aides spécifiques pour la production. Aujourd’hui, elles sont en réflexion au CNC. On les attend. Et personnellement, je n’ai pas fait appel au chômage partiel parce que même si on ne gagne pas d’argent, même s’il n’y a pas de flux d’activité, il y a du travail.  

Vous avez combien de films en réserve ?  

Pour moi, c’est assez terrible, on a aujourd’hui cinq films en réserve. Le plus emblématique, c’était le film de Leos Carax, Annette, le film de Mia Hansen-Løve, Bergman Island, celui d’Alain Guiraudie, Viens je t’emmène. Garçon chiffon de Nicolas Maury était prêt pour le festival de Cannes, il est sorti 48 heures avant le deuxième confinement, c’est un film magnifique et qui n’a pas réussi à exister.  

Comment cette crise rebat-elle les cartes ?  

Elle accélère les évènements. Il y avait une forme de fatalité qui a été de voir les diffusions plateformes, télé, tout ce qu’on veut, ce qu’on appelle les seconds marchés, prendre de plus en plus de pouvoir, et représenter la majeure partie de la valeur de marché des films. Disons que la salle offre un espace de liberté immense et permet à des artistes de travailler leurs films, un peu comme s’ils étaient des prototypes, de ne pas obéir à des logiques industrielles. Et ça existera toujours. Néanmoins, c’est un espace qui perd du terrain de toute évidence.

Quelle serait, selon vous, la chronologie des médias idéale en France ?  

Je pense simplement que les plateformes, les chaînes payantes et autres doivent pouvoir diffuser très tôt derrière la salle. Le temps idéal, je ne sais pas, mais très tôt, on ne peut pas faire peser sur la salle autant de nécessités d’investissement, avec un public qui s’est rétréci de la façon actuelle. Et donc, cela permettra à son second marché, aux plateformes et autres, d’investir aussi sur la sortie des films et sur la notoriété des films, puisque ils auront un grand intérêt, vu que les sorties seront très rapprochées.

Donc, je vois ce rapprochement de la chronologie comme un soutien d’une économie très en forme à une autre économie, celle de la salle qui est nécessaire, qui permet de l’événementiel, qui fait beaucoup parler. Les gens y vont ensemble. Tout l’enjeu est de s’assurer que les plateformes et chaînes investissent dans les films qui passent par la salle et de fait, soutiennent la salle.  

Cette diversité est-elle compatible avec la la puissance de l’algorithme qui vient presque imposer les goûts à l’utilisateur de la plateforme ?  

Oui, parce que dès qu’un extrême se fabrique il y a une  réaction à cet extrême, et les gens se réveillent pour retrouver un espace de liberté dans leur choix, dans leurs désirs, dans leur volonté de voir des œuvres singulières. Leos Carax a fait avec Annette un film à 18 millions d’euros, vendu à Amazon aux États-Unis, avec une obligation, qu’on a intégrée dans le contrat, de le sortir dans les salles de cinéma avant d’intégrer la plateforme.

Donc, là aussi, les producteurs sont responsables, les réalisateurs sont responsables, les acteurs des films sont responsables d’avoir des exigences à l’endroit du cinéma. Et c’est fabuleux qu’Amazon accompagne un projet de ce type-là. Mais c’est aussi parce qu’Adam Driver, qui est au casting, et qui est un des plus grands acteurs au monde en termes de notoriété, a cette exigence de vouloir travailler avec des auteurs différents. Et quelque part, il permet à ce type de films de se faire et d’exister au plus haut niveau. Il y a une coresponsabilité de tous les acteurs de cette industrie de vouloir que le cinéma reste un art à part entière et pas uniquement un divertissement.  

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