Cette méthode éducative inspirée des tribus ancestrales qui fait un tabac aux États-Unis

Les enfants, des êtres irrationnels dont on devrait ignorer les crises jusqu’à 8 ans ? Après un voyage autour du monde, la journaliste scientifique américaine Michaeleen Doucleff nous livre le mode d’emploi des parents inuits et des tribus mayas ou tanzaniennes dans le livre phénomène aux USA, Chasseur, Cueilleur, Parent.

Caprices, difficulté à s’endormir, refus d’autorité… Quand on fait face à une situation inextricable avec ses enfants, on a pour habitude de s’en épancher auprès de ses parents ou de ses proches amis. Michaeleen Doucleff, journaliste scientifique américaine a poussé le raisonnement plus loin. Cette maman d’une petite fille tempétueuse de 3 ans s’est rendue aux quatre coins du monde pour solliciter de l’aide auprès d’autres mères (surtout) et de pères appartenant à des tribus ancestrales, du Mexique en passant par l’Alaska et la Tanzanie.

Exit punitions et excès de compliments, cette quête la poussera à faire table rase de tout ce qu’elle a appris au rayon parentalité de la bibliothèque comme dans le cabinet du pédiatre. Au contact des communautés, elle découvre ainsi les principes d’une éducation simple et positive, sans flagellation parentale ni Peppa Pig, ni jouets en bois. Le tout a été compilé dans une bible richement documentée, Chasseur, cueilleur, parent (1), encensée par la critique (dont le très sérieux New York Times) et disponible en version française depuis le 24 août en librairies.

Madame Figaro.fr.- «Jamais auparavant je n’avais été aussi mauvaise dans quelque chose dans lequel je voulais être bonne». Votre auto-diagnostic de mère fait écho à celui de nombreux parents. Comment en sommes-nous arrivés à un tel état de désemparement ?
Michaeleen Doucleff.- En matière de parentalité, nous n’avons plus à disposition de vrais professeurs. Pendant plus de 200.000 ans, les générations précédentes en ont bénéficié via des grands-parents, des tantes, des oncles, des voisins, des nounous et même des amis. Ce groupe de personnes, souvent composé de personnes âgées, servait de guides aux jeunes parents, expliquait comment communiquer efficacement avec un enfant, comment en prendre soin, lui apprendre à être serviable et gentil. L’apparition des familles nucléaires est venue mettre un terme à ces enseignements traditionnels. La culture occidentale nous a fait croire que l’on saurait trouver tout seul comment se débrouiller. Mais c’est impossible. Voilà pourquoi nous sommes aussi désarmés. Être parent est une compétence, quelque chose qui s’apprend par l’observation des autres, l’expérience et qui demande du temps. Grâce à mon livre, j’aimerais que les parents se réapproprient ce savoir ancestral.

Être parent est-il plus difficile à assumer qu’autrefois ?
Oui. Parents comme enfants traversent aujourd’hui des situations beaucoup plus complexes. L’exposition aux écrans, que ce soit via le téléphone ou la télé, constitue une difficulté majeure dans l’éducation. Je pense aussi que le fait d’être souvent enfermé n’est pas viable pour les jeunes. Nous attendons d’eux qu’ils restent assis bien sagement à l’école en moyenne sept heures par jour. C’est vraiment dur pour eux car tout ceci va à l’encontre de leurs instincts naturels.

En vidéo, le cerveau des enfants accro aux écrans semble modifié

Dans un village maya du Yucatán, vous racontez votre surprise en découvrant des enfants qui participent aux tâches ménagères et agissent de leur propre chef, parfois sans surveillance d’adultes. Pourquoi ont-ils tout bon et nous vraiment tort avec notre planning de corvées ?
Quand le bébé montre de l’intérêt pour une tâche ménagère, le réflexe du parent occidental consiste généralement à éloigner le petit et lui dire d’aller jouer ailleurs. Lorsqu’il est plus grand, on réclame son aide mais ce dernier a depuis perdu toute motivation. Pour éviter ces messages contradictoires, dans les communautés mayas, comme dans bien d’autres à travers le monde, chacune des sollicitudes de l’enfant est acceptée et valorisée dès le plus jeune âge. Ainsi, si au moment de faire la lessive, le petit s’amuse à jeter le linge dans tous les sens, le parent va l’interpeller et lui dire : “Viens m’aider. Laisse-moi te montrer comment faire. Les vêtements doivent être mis dans un panier et non au sol”. Il n’y a pas de limite d’âge, il suffit juste de faire preuve de patience au début, puis à force de le guider, dès 6 à 8 ans, l’enfant devient une aide compétente et vraiment utile au foyer. Il sait non seulement faire la lessive, mais aussi cuisiner, s’occuper de ses frères et sœurs ou encore entretenir le jardin. En les incluant naturellement dès le début, on augmente leurs motivations au lieu de les éroder totalement.

Les enfants occidentaux sont-ils finalement trop infantilisés, surprotégés ?
Certainement. Nous sous-estimons leurs capacités physiques et émotionnelles. On apprend, on grandit quand on prend un petit risque et que parfois il se réalise. Que personne ne se méprenne, je ne recommande pas ici aux parents de laisser leur enfant grimper tout en haut de l’arbre dès son premier jour au parc. En revanche, ces derniers peuvent prendre du recul et observer calmement le petit en train d’explorer son environnement. Mon ultime conseil est le suivant : arrêtez de donner des ordres à tout-va. Il suffit de s’enregistrer pour se rendre compte de la quantité d’instructions que les enfants reçoivent en seulement 15 minutes. Dans les communautés que j’ai rencontrées, les parents ne donnent que 2 voire 3 instructions verbales par heure. Ils surveillent les enfants de très près mais n’interviennent que lorsqu’ils s’approchent ou dépassent les limites, de la façon la plus douce possible. Non seulement, les jeunes en ressortent plus autonome mais peuvent aussi avoir davantage la sensation de contrôler leurs actions.

À un moment du livre, vous suggérez aux parents de se séparer des jouets achetés aux enfants, n’est-ce pas une méthode un peu extrême ?
C’est probablement excessif si l’enfant dispose de peu de jouets. Mais ce n’est pas le cas de tous. Chez de nombreuses familles, quand un nounours disparaît, il est immédiatement remplacé, puis un autre et ainsi de suite, parce qu’il représente une façon d’exprimer notre amour. Mais en réalité, les jouets dissimulent un nombre conséquent d’inconvénients : ils sont sources de désordre, de conflits entre les fratries et finissent souvent délaissés au profit de leur emballage. Les jouets ne sont pas nécessaires, les crayons, les marqueurs et le papier, à l’inverse, oui. Sur les bons conseils d’une femme inuite en Alaska, ma famille s’est débarrassée de 95% des jouets et ma fille a apprécié réellement les 5% qui restaient. Pourquoi ? Parce qu’elle n’avait plus le choix. Ce don de ses jouets à d’autres enfants a aussi été l’occasion pour elle d’apprendre la générosité. En Occident, on attache beaucoup d’importance à la propriété. Or en donnant des jouets, on rappelle à nos enfants que ce ne sont que des choses et qu’elles ne sont pas aussi importantes que les relations.

La frustration des enfants peut les amener à des excès de colère incontrôlables, parfois violents. Vous en avez fait l’expérience avec votre fille Rosy. Comment son comportement a-t-il été perçu par les communautés que vous avez rencontrées ?
Ils ignoraient complètement ma fille. Face aux crises de Rosy, leurs visages comme leurs gestes restaient impassibles. En Arctique, les parents considèrent les enfants comme des créatures irrationnelles et illogiques, qui ne savent pas contrôler leurs émotions. Ils s’attendent donc à ce que ces derniers se comportent mal, soient bruyants voire méchants mais ne le prennent pas personnellement. Nous autres, parents occidentaux, avons tendance à penser, bien au contraire, que ces agissements sont un moyen pour le petit de nous manipuler, de nous pousser à bout et de tester les limites. En réalité, c’est juste que l’enfant ne sait pas comment se calmer, se comporter correctement. Dans de nombreuses cultures, la colère est considérée comme un signe d’immaturité, alors plutôt que de rejoindre le chaos de l’enfant en criant, on aura davantage de résultats avec une interaction ou un contact calme.

Quand l’enfant nous hurle dessus, nous crie, nous griffe, comme c’était le cas avec votre fille… Cela semble difficile de ne pas perdre son calme. La bienveillance est-elle toujours possible ?
Oui, toujours. Personnellement, cela m’a demandé un peu de temps avant de le comprendre. J’ai commencé par arrêter de penser que ma fille essayait intentionnellement de m’atteindre moi ou son père. J’ai aussi compris que ma colère aggravait davantage la sienne. Alors quand elle s’énerve, je m’efforce de rester la plus silencieuse possible, en lui tournant parfois le dos en me répétant “Reste comme une pierre. Ne dis rien”. C’est difficile mais lorsqu’on arrive à briser ce cycle infernal, on va puiser dans d’autres émotions pour répondre à l’enfant : l’empathie, la gentillesse, l’appréciation… Aujourd’hui, quand je ressens les premiers signes d’une colère grandissante, je verbalise pour ne pas exploser et j’en fais part à ma fille de la manière suivante : « Je commence à m’énerver, est-ce que cela te dérange d’arrêter ? »

La vie en communauté, comme c’est le cas dans certaines tribus en Tanzanie, semble être précieuse pour les parents épuisés. Vous suggérez aux familles occidentales de faire appel aux « alloparents ». En quoi cela consiste-t-il ?
En Arctique, une femme m’a dit « Rosy est fatiguée d’être avec vous. C’est pour cela qu’elle est grincheuse. » C’est tout à fait vrai. Les enfants s’épanouissent davantage lorsqu’ils sont élevés en coopération. Enseignants, baby-sitteurs, voisins, amis… Toutes ces personnes ne sont pas qu’une aide ponctuelle, ils remplissent un rôle très important dans la vie de l’enfant, à condition d’être davantage intégrés au cercle intime. Et en cette période de pandémie, ces « alloparents » sont d’autant plus nécessaires pour procurer un sentiment de sécurité et de soutien pour toute la famille.

(1) Chasseur, cueilleur, parent, par Michaeleen Doucleff, préface d’Isabelle Filliozat, paru aux éditions Leduc, 480 pages, 21,90€.

Source: Lire L’Article Complet