Arnaque à l’amour : ces escroqueries financières en ligne qui dupent les cœurs

Anne-Marie, 58 ans, raconte avoir versé 34.000 euros à cet homme rencontré sur un site de rencontres très célèbre. Virginie, déplore avoir perdu de la même manière la somme de 18.570 euros. Marie Carmen, 30.000 euros. Évelyne, 86.000 euros. Christine, retraitée de l’Éducation nationale, ne reverra jamais ses 89.000 euros. Marie, ses 178.000 euros.

Les témoignages glaçants s’empilent sur les forums, sur lesquels les victimes de ce que l’on nomme “l’arnaque à l’amour”, ou “la fraude aux sentiments”, s’entraident en s’échangeant les coordonnés des lieutenants et commissariats qui les ont pris en charge. C’est la police qui a ouvert les yeux d’Adi, aveuglée par les prémices complices d’une relation virtuelle : “Madame, ce n’est pas vraiment lui sur les photos qu’il vous envoie”.

Tomber sous le charme d’un homme que l’on croit réel

Durant huit mois, cette veuve âgée à l’époque de 63 ans a échangé avec un certain “Monsieur Azoulay”, entré en contact avec elle via l’application Messenger du groupe Facebook. L’homme au faux profil prétend vivre à Marseille. Il la couvre de compliments, sur son caractère, son physique. “Je tombais sous le charme”, rembobine-t-elle. Les mois à discuter passent et la confiance s’installe. Procédé classique de ces cyber-criminels, qui “dans une première phase de promesses et de séduction, mettent la victime en confiance”, selon Olivia Mons, porte-parole de la fédération France Victimes, qui regroupe 130 associations d’aide aux victimes, partout sur le territoire.

Son compagnon virtuel lui confie un jour être embêté pour son entreprise, dont la marchandise est bloquée à l’aéroport de Paris tant qu’il ne peut payer une amende. Évidemment, lorsque l’on lit ainsi l’excuse, cela peut paraître gros. Il faut se remettre dans le contexte : l’arnaqueur lui parle au quotidien, s’intéresse à sa vie, et puis, c’est la première fois en plusieurs mois qu’il demande de l’aide. Qu’Adi lui apporte sans hésiter. Via Wester Union – à la demande de l’escroc -, la sexagénaire lui envoie en liquide une première somme de 2.000 euros. Puis une seconde, quand celui qui se fait appeler Azoulay lui raconte qu’une autre tuile professionnelle lui ait tombée dessus.

Il m’a pris toute mes économies, tout l’argent de ma retraite.

La retraitée le dépanne encore, une troisième fois, quand il raconte courir un grand danger. Son banquier l’alerte d’un coup de fil : “Vous êtes sûre que vous ne vous faites pas escroquer Madame ?”. Adi lui rétorque qu’il n’a pas à s’inquiéter, qu’elle a simplement aidé un proche qui la remboursera très prochainement, par chèque. C’est ce que l’homme qui lui a soutiré 31.000 euros au total lui avait promis. Lorsqu’elle reçoit le fameux chèque, Adi se trouve en compagnie d’un ami. Ce dernier l’a aidé à réaliser l’arnaque aux sentiments dont elle vient d’être victime : “Cette banque n’existe pas, il s’agit d’un faux chèque”, lui affirme-t-il. La veuve aujourd’hui septuagénaire soupire… “Il m’a pris toute mes économies, tout l’argent de ma retraite.”

Parfois, l’intervention d’un proche permet de sortir le doigt (et la carte bleue) de l’engrenage. D’autres fois, les victimes “sincèrement attachées à la personne inventée refusent de croire en la culpabilité de leur amoureux”, raconte Olivia Mons.

Cette dernière se souvient du désespoir et de l’inquiétude de la fille d’un homme dans le déni, qui avait imploré l’aide de France Victimes. Le septuagénaire était parti à la rencontre de son coup de cœur virtuel dans une autre ville de France que celle où il résidait. Arrivé au point de rendez-vous : personne. L’homme, qui lui avait déjà envoyé par tickets PCS – des cartes prépayées vendues dans les bureaux de tabac – la somme de 3.000 euros, a tout de même pensé qu’elle “a dû se tromper” de jour ou de lieu.

Une technique bien rodée, en plusieurs étapes

Pour expliquer le lapin posé, les malfaiteurs dégainent toute une batterie d’excuses : certains prétendent avoir eu un grave accident en venant, d’autres avoir été agressés, ou encore être tombés gravement malade. C’est à ce moment qu’ils se permettent de (re)demander l’aide financière de la personne dupée, qui, paniquée, effectue un virement (par l’intermédiaire d’une plateforme de transfert d’argent) dans l’espoir de l’aider à résoudre ses problèmes, comme ses frais de traitements, par exemple.

“Une victime de notre association est tombée sur un homme qui se présentait comme un architecte nantais et prétextait avoir dû se faire soigner à l’étranger, où il avait perdu ses papiers d’identité, et ne pouvait donc payer ses soins urgents”, raconte Olivia Mons. Une tierce personne était même intervenue pour rendre l’arnaque plus crédible : “Une femme qui s’était faite passer pour la fille de ce Monsieur avait téléphoné à la victime, pour lui dire qu’elle ne pouvait pas aider son père, car elle était sans le sou”. Souvent, les malfaiteurs culpabilisent leur cible.

Ces cyber-criminels qui agissent en réseaux, parfois depuis un autre continent, utilisent toujours ce même procédé : promesse et séduction d’abord, conversations sur le long terme, jusqu’à ce qu’une confiance, voire une forme de dépendance, s’installe… Ils obtiennent alors leurs avantages financiers, avant de se volatiliser.

Il y a aussi, vol d’images et usurpation d’identité de la part de ces escrocs.

L’arnaque commence en réalité bien avant que le lien amoureux à distance n’ait été établi. La première étape de leur plan consiste à “lancer un énormissime filet et voir qui accroche”, image la représentante de France Victimes. “Super-adaptables”, ils épluchent ensuite l’identité numérique de celles qui ont répondu à leur premier message envoyé sur un site de rencontre ou sur les réseaux sociaux, afin de se tailler le costume du prétendant sur mesure pour ces dernières.

“Il avait étudié mon profil, pense Adi. Il m’avait raconté qu’il était veuf, comme moi”. Comme elle aussi, celui qui avait adopté le patronyme séfarade “Azoulay” disait être de confession juive. Pour créer leur avatar de prince charmant personnalisé, les malfaiteurs apposent à leur profil les photos d’un anonyme correspondant aux critères recherchés par leur victime – selon leur enquête – et trouvées sur Internet. “Il y a, donc, aussi, vol d’images et usurpation d’identité de la part de ces escrocs”, note Olivia Mons. Avant d’alerter : “C’est la raison pour laquelle il faut être prudent quand on publie sur les réseaux sociaux, qui constituent une gigantesque base de données pour ces cyber-criminels. On l’a aussi vu avec des jeunes internautes dont les photos se sont retrouvées dans les bases de données de réseaux de cyber-prostitution.”

Femmes vulnérables : la cible idéale 

Les victimes qui tombent dans les filets de ces caméléons sont le plus souvent des femmes, dans la tranche d’âge 40-69 ans, bien que les plus de 70 ans soient celles qui se font escroquer des sommes plus élevées, selon une récente étude menée aux États-Unis par la Federal Trade Commission (FTC), citée par le site Presse Citron.

Les fraudeurs de sentiments jouent sur la vulnérabilité de ces personnes, “dues à leur âge, leur solitude liée à un divorce ou un veuvage”, énumère celle qui vient en aides aux victimes et qui dénonce “une forme d’abus de faiblesse”. Cette dernière raconte qu’en plein confinement, France Victimes a accueilli une victime d’âge moyen, fragilisée par son récent divorce. Inscrite sur un site de rencontre “pour voir”, elle s’est fait soutirer environ 30.000 euros.

Une escroquerie boostée par la crise sanitaire

La pandémie mondiale a confiné nos liens sociaux et les personnes, seules chez elles, étaient nombreuses à éprouver ce sentiment de solitude. Conséquence : le phénomène a explosé, même chez les plus jeunes. La FTC estime à 304 millions de dollars les pertes des internautes américains victimes de ces pratiques en 2020. Un montant qui a augmenté de 50%, par rapport à 2019.

La plateforme Arkose Labs, spécialisée sur les fraudes et leur prévention, a recensé quant à elle plus de 4 millions d’escroqueries sur des applications de rencontres, en cette année Covid-19. Mais “les arnaques à l’amour ont aussi lieu en nombre sur les réseaux sociaux”, tient à préciser Olivia Mons.

Un sentiment de honte qui isole

“Mais comment ai-je pu être aussi bête et naïve ?”, se répète en boucle Adi durant plusieurs années après s’être faite duper, mais sans jamais mettre ses proches au courant. “À l’époque, je n’osais pas en parler, ce n’est pas évident à raconter… J’avais l’impression d’avoir fait une bêtise. J’avais honte d’être tombée dans le panneau. Je ne voulais pas que mon entourage me croit idiote”, confie-t-elle avec émotion.

Olivia Mons a souvent perçu ce sentiment de “honte de s’être fait avoir sur une chose si intime que les sentiments” chez les victimes de la fédération. “Elles ont besoin de soutien psychologique, d’entendre que ce n’est pas de leur faute”, pense-t-elle.

“Mais comment ai-je pu être aussi bête et naïve ?”

Cette peur du regard de l’Autre n’a pas empêché Adi de signaler l’évènement à la police, qui elle, n’est pas là pour juger. Cette dernière, qui lui a rapidement expliqué à quel point il serait difficile de retrouver la trace de son usurpateur, s’est montrée réconfortante. Les policiers lui ont assuré que ce n’était pas de sa faute, et qu’il est normal de se faire avoir face à un professionnel qui a appris par cœur son rôle et les données de sa cible. “Ils m’ont même félicitée d’être allée les voir et d’avoir coupé contact plutôt rapidement”, se souvient-elle.

La préparation et l’écriture de cet article m’interrogent quant à la bassesse de certains humains. Utiliser le cœur meurtri de ces personnes, leur fragilité, pour empocher de l’argent cash, ou immédiatement viré : à quel point est-ce immonde et déprimant ? Et à Olivia Mons de rassurer : “Je pense que ces pratiques ne dureront pas des décennies. Les nouvelles générations auront davantage les codes pour déceler les fake.”

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