Sexe, philosophie et joie de vie : l’éloge de la vieillesse par Laure Adler

1980-2020 : en quarante ans, qu’est-ce qui a changé dans la vie des françaises ? Pour évoquer ces mutations, cinq personnalités témoignent. Troisième de cette série : la journaliste et écrivaine Laure Adler, qui livre un récit personnel et essentiel autour de l’âge, dans son dernier essai La Voyageuse de nuit.

Gagnée par l’énergie des années 1970 et les droits conquis par leurs aînées en matière de contraception et d’IVG, une nouvelle génération a pris le relais. Le viol est reconnu comme un crime, une femme a été nommée premier ministre. La parité professionnelle, inscrite à travers une succession de lois, dépasse le stade du concept mais n’est pas encore achevée. Récemment, l’onde de choc planétaire MeToo a bouleversé la donne. Le harcèlement sexuel est devenu une affaire publique et les rapports hommes-femmes, un exercice d’équilibre. Pendant ce temps, les plus jeunes se sont émancipées, revendiquant plus que jamais le droit de disposer de leur corps et de leur allure vestimentaire.

Cinq personnalités nous racontent leur traversée de ces décennies charnières, leur quête d’indépendance, les avancées en matière de sexualité, d’information, de droit de vieillir. La journaliste Anne Sinclair raconte : «je menais mes interviews comme un homme», mais sa consœur Apolline de Malherbe tempère : «dans notre métier, on n’a pas à se plaindre». Dans une interview croisée, la journaliste et créatrice du podcast Les Couilles sur la table Victoire Tuaillon, et la psychanalyste et sexologue Catherine Blanc, débatent de la libération sexuelle des femmes et s’accordent notamment sur un point : «il faut libérer tout le monde». Enfin, c’est sous sa casquette d’écrivaine que Laure Adler adresse le sujet de la vieillesse. Avec légèreté et allégresse elle revendique : «Les personnages âgées ont des désirs sexuels».

Laure Adler, en cette rentrée, proclame son âge, victorieuse : 70 ans. Il faut dire que la journaliste-essayiste, biographe de Marguerite Duras ou de Hannah Arendt, femme de télévision et de radio, sort un livre, La Voyageuse de nuit (1), au joli titre emprunté à Chateaubriand. Sous la métaphore, la vieillesse, sujet tabou pour poètes maudits. Un demi-siècle après l’ouvrage de Simone de Beauvoir sur ce thème, Laure Adler, féministe de la première heure, lui emboîte le pas. Son livre hybride le carnet de voyage, le récit, l’enquête, ce qui en fait son charme. Militant, il revalorise les aides-soignantes et autres invisibles, appelle de ses vœux la révolution des Ehpad, fustige le jeunisme ambiant. Sensuel, il affirme que prendre de l’âge peut être source de bonheur et en énumère les différents plaisirs. Elle arrive en coup de vent, commande un déca, parle sans détour de sa voix particulière. Une heure plus tard, elle court voir sa mère dans une institution et enchaîne sur deux pièces de théâtre. Avec ses cheveux blonds, ses lunettes cerclées de bleu, son manteau-redingote et ses baskets, elle a l’air d’une ado.

En vidéo, désir sexuel : paroles d’experts

Madame Figaro. – Si je vous dis : «Vous ne faites pas votre âge», que répondez-vous ?
Laure Adler.
Si, je fais mon âge ! (Rires.) À certains moments, je fais plus vieille, à d’autres, peut-être moins… C’est une remarque intéressante, car ma mère, à 70 ans, faisait plus que son âge. Moi, au même âge, je fais moins âgée que ma mère… laquelle faisait moins âgée que sa propre mère. Et, je pense que lorsque ma fille, qui a 30 ans, en aura 70, elle fera plus jeune que moi aujourd’hui.

C’est l’histoire de La Femme de trente ans, de Balzac, qui, pour l’époque, était déjà «fanée». Nous n’avons cessé de gagner dix ans…
Exactement ! Nous, qu’on appelle les boomers, faisons partie d’une génération qui n’a pas tellement voulu vieillir. On s’est même révoltés contre cette idée. Cette espèce de résistance au vieillissement s’est accompagnée de progrès médicaux considérables, d’une part, et, d’autre part, d’une hygiène de vie (alimentation équilibrée, pratique du sport…) qu’on a tous plus ou moins suivie. Le problème de l’âge concerne toute la société, c’est un problème de civilisation.

Quel a été le déclic de votre enquête ?
Deux choses se sont entremêlées. J’ai retrouvé par hasard dans ma bibliothèque La Vieillesse, le dernier livre de Simone de Beauvoir. Personne ne l’a lu ! Quand il est sorti, il a eu très peu de presse. Il existe en format poche depuis six mois seulement, il gênait. Je me souvenais d’un livre fort, violent, que je n’avais pas lu jusqu’au bout. Je l’ai relu, passionnée par l’énorme travail qu’elle a accompli, jusqu’à sa conclusion, qui n’a pas pris une ride : «Le sens de la vie est en question dans l’avenir qui nous attend ; nous ne savons pas qui nous sommes si nous ignorons ce que nous serons : ce vieil homme, cette vieille dame, reconnaissons-nous en eux. Il le faut si nous voulons assumer en totalité notre condition humaine.»

Dans le même temps, mes parents – qui ont toujours été actifs et autonomes – ont commencé à avoir des signes de fatigue, perte de mémoire, dépression, série d’opérations… J’ai senti, étant l’aînée de la fratrie, ce basculement où je devenais le parent de mes propres parents. Et cette espèce de vie nouvelle prend beaucoup de temps, matériel et psychique. Quand je me réveille le matin, à qui je pense ? À ma mère… Mon père hélas vient de mourir.

Vous dites qu’à 50 ans, vous aviez un sentiment de vieillissement, et qu’à 70…
Je me sens mieux ! Ce sont des choses impensées par vous et qui vous tombent dessus. Je me sens mieux qu’à 50 ans. Je n’avais pas du tout envie d’avoir 50 ans. À ce moment-là, j’ai réalisé que j’avais franchi plus de la moitié de ma vie. Cela m’a claqué à la figure !

Dans votre livre, et c’est très beau, vous convoquez les écrivains. Entre autres, Dominique Rolin
Plaisirs, quel livre magnifique ! Quel éloge de la vie ! J’ai eu le privilège de rencontrer Dominique Rolin quand je travaillais à France Culture, je déjeunais chez elle, nous passions du temps ensemble. C’est une période où j’avais la cinquantaine précisément, et je me disais : «Cette femme est extraordinaire, un modèle.» J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi beau : l’ovale parfait de son visage, ses pommettes russes saillantes, les grands yeux bleus, le rire, l’élégance. Et puis l’amour physique…C’est la première à m’en avoir parlé.

Vous abordez un sujet tabou : le sexe chez les personnes d’un certain âge…
Sujet tabou en France, mais pas dans d’autres pays européens ni au Japon. Les personnes âgées ont des désirs sexuels. L’éveil à la sensualité de leurs corps aide à l’accomplissement plein et entier de leurs personnalités. Tous les gériatres, les chercheurs le disent : la volonté du bonheur compte. Et, le bonheur, il est dans la tête, mais aussi dans le corps.

Ce que vous nommez le «slow sexe», plus de douceur…
… de caresses. Nous continuons à avoir une enveloppe corporelle, nous continuons à avoir des décharges électriques et érotiques. Moi, je milite pour ce mouvement venu du Canada, théorisé par la féministe Judith Butler, «le care». Prendre soin, s’approcher de l’autre, considérer la fragilité comme une force et non comme un handicap, avoir de la bienveillance. Oui, se prendre la main dans un Ehpad, parce qu’on a envie de se dire des choses profondes, et pas seulement avec des mots. Beaucoup d’histoires d’amour naissent dans les Ehpad. Ce sont des lieux de vie.

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Ceux qui ont de la chance, qui s’en sortent bien, ce sont les artistes, les peintres, les cinéastes…
Nous sommes tous des artistes de la vie ! Cela dit, les artistes nous donnent des leçons de vie. Quand on voit ce que certains ont fait à la fin de leur existence, sachant que c’était la fin. II y a une explosion de créativité, un surgissement de quelque chose qui ne leur était pas permis et qui leur est octroyé. Ils y vont, ils y vont…

Les dessins érotiques de Picasso, de Louise Bourgeois, par exemple. Et puis les cinéastes, Agnès Varda, tout de même…
Je l’ai vue trois jours avant sa mort. Elle a eu un truc tout à fait remarquable, que j’ai appris par sa fille après. Quand elle a su qu’elle était très malade et qu’il n’y avait plus rien à faire, elle ne s’est jamais plainte et a décidé d’éradiquer tout ce qui pouvait affaiblir sa joie de vivre. Cela l’a portée jusqu’au bout, et son enterrement est un des moments les plus rock que j’ai vécus, où ses petits-fils et leurs copains jouaient de la musique.

On perd des choses en vieillissant mais on en gagne d’autres… Qu’avez-vous gagné ?
On gagne beaucoup ! Il y a dix-huit ans, j’ai eu une très grave maladie et j’ai failli mourir. Quand je m’en suis sortie, j’ai ressenti la vie à l’intérieur de moi battre avec une intensité extraordinaire. Cela a duré quinze jours, et puis ça s’est dissous. Aujourd’hui, je ressens à nouveau ce festin du présent. Voyez, là, le soleil qui vient de réapparaître, il y a la couleur vert clair de l’arbre qui se détache sur la brique rouge du bâtiment. Cela me rappelle New York. Je regarde tout ce qui se passe avec joie, j’essaie d’en tirer parti. J’ai la chance de vivre. J’ai perdu trois amies très proches. Ce livre est aussi une lettre posthume à leur intention. J’ai écrit un vagabondage.

Ce sont des fragments. Un mélange militant, théorique, sensuel…
Un de mes modèles est l’anthropologue Françoise Héritier. Alors qu’elle se savait atteinte d’une maladie auto-immune, elle a écrit une longue lettre à son médecin, qui s’intitule Le Sel de la vie. Elle y énumère toutes les occasions de joie de vivre. Par ailleurs, autre gain, plus vous vieillissez et plus vous vous désencombrez des vanités sociales.

Vous écrivez : «J’ai la chance de vouloir vieillir.» Vous avez établi un programme ?
Je voudrais recommencer des études, retourner à la fac. Je veux apprendre le chinois à l’Inalco. Je veux aussi suivre des cours de comparatisme religieux pour mettre en perspective la lecture de l’Ancien Testament. Je suis déjà l’enseignement d’une de mes idoles Delphine Horvilleur. Je reprends aussi des activités dans le tissu associatif, des cours d’alphabétisation, de français… Et, la boxe ! Je m’y remets.

Il y a l’Afrique aussi…
J’y vais une ou deux fois par an. Je sais à peu près où je vais essayer de trouver une maison. J’ai été invitée il y a sept, huit ans à un festival dans le lieu de mon enfance, à Conakry, en Guinée. C’est grâce à mon amour du théâtre que j’ai retrouvé mon pays natal.

À la fin de votre livre, vous affirmez qu’en tout vieux il y a une irrépressible jeunesse…
Je pense qu’on a beaucoup d’enfance à l’intérieur de soi et que les contraintes sociales nous empêchent de l’exprimer pendant notre vie adulte. On vit dans le regard des autres et on veut correspondre à l’idée que les gens se font de nous. Edgar Morin, 99 ans, a beaucoup de facéties en lui, beaucoup d’humour, beaucoup de jubilation. Il m’est arrivé de lui dire : «Tu es impossible ! On dirait que tu as 4 ans et demi, là.» À quoi, il rétorque : «Oui ! Pourquoi pas ? Sauf qu’à 4 ans et demi, j’étais beaucoup moins heureux que maintenant.»

(1) La Voyageuse de nuit, de Laure Adler, Éditions Grasset, 224 p., 19 €.

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