Sandrine Kiberlain : "Savoir dire non n’est pas simple : on craint toujours que tout s’arrête"

Interview.- Dans Les 2 Alfred, comédie burlesque et acide de Bruno Podalydès sur un monde du travail toujours plus déshumanisé, elle joue une businesswoman féroce… Un rôle à contre-emploi pour cette actrice solaire et heureuse de son sort, qui passe à son tour derrière la caméra.

Après une première collaboration sur Comme un avion, l’actrice retrouve Bruno Podalydès dans Les 2 Alfred, comédie sur la rencontre de trois solitudes à l’ère de l’hypercommunication. Aux côtés du réalisateur et de son frère Denis, elle incarne une femme d’affaires à fleur de peau, qui cache ses peurs et sa fragilité sous un masque d’autorité. Une nouvelle partition sur mesure, vive et touchante pour la comédienne, que l’on retrouvera bientôt chez Emmanuel Mouret et Stéphane Brizé.

Madame Figaro. – Pourquoi avoir de nouveau dit oui à Bruno Podalydès ?
Sandrine Kiberlain. –
Quand on trouve les bonnes personnes, il ne faut pas les lâcher ! L’univers de Bruno est fantaisiste et cruel, et il y a un vrai plaisir à y plonger. Ce que j’aime dans ses films, c’est qu’ils dénoncent, l’air de rien. C’est d’ailleurs le propre de l’humour quand il est manié avec talent. Son écriture est si précise que nous pouvons facilement nous identifier aux personnages, à leur quotidien surmené dans cette société qui se déshumanise. Dans le film, l’entreprise où travaillent mon personnage et celui de Denis a pour règle le no child. Les employés sont obligés de cacher l’existence de leurs enfants : il n’y a pas pire pour une mère ou un père qui passe sa journée à ne parler que de ses gosses ! Le curseur est certes poussé, mais cela raconte combien il faut parfois se trahir pour rentrer dans le moule ou garder son travail.

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Comment vous sentez-vous dans cette société connectée ?
Larguée. Il faut essayer de vivre avec son temps, mais je préférerais toujours le courrier postal au mail ! Cela dit, Instagram m’amuse, et les outils d’aujourd’hui sont un moyen parfois pratique de se connecter aux autres. Je n’aurais jamais imaginé faire de FaceTime un jour avec ma mère, par exemple. C’est certes mieux que rien, mais rien ne vaut l’humain ! C’est d’ailleurs ce que dit précisément le film de Bruno, qui, s’il a été écrit avant la pandémie, est très en prise avec ce que nous vivons.

Racontez-nous votre personnage…
Au début du film, Séverine est à cran, hystérique, féroce, et donc géniale à jouer. On n’a franchement pas envie de l’avoir comme patronne ! Mais, à mesure que sa relation avec Denis et Bruno évolue, sa carapace se craquelle. Bruno a beaucoup raconté ça dans ses films : la rencontre fortuite qui change une vie.

Quel metteur en scène est-il ?
Collaboratif. Il m’a interrogée sur plusieurs thèmes du film : l’âge et la façon dont le monde du travail vous juge obsolète une fois passé la quarantaine, et la relation mère-fille, par exemple. À l’époque de l’écriture, Suzanne, ma fille, quittait la maison. Je lui ai raconté ce que je traversais, et il s’en est inspiré, avec pudeur et sensibilité.

Ces deux qualités vous caractérisent aussi…
Les metteurs en scène qui viennent à vous sont souvent ceux vers qui vous vous seriez spontanément tourné. Peut-être parce qu’ils lisent dans votre travail quelque chose qui leur ressemble ? Il m’est arrivé deux fois seulement de provoquer la rencontre avec des réalisateurs : Stéphane Brizé et Alain Resnais. Avant tout pour leur dire mon admiration mais aussi parce que je n’avais peut-être pas encore donné à voir ce qui aurait pu piquer leur curiosité. Il faut parfois donner des coups de pouce au destin, même si je crois avant tout au désir du réalisateur.

Avez-vous peur que ce désir s’étiole un jour, malgré votre parcours ?
Je suis archi vernie, mais je ne vais pas jouer la fausse modeste : j’espère aussi y être pour quelque chose. On a parfois essayé de me dire qu’il fallait faire tel ou tel film, que c’était le moment pour ma carrière, mais, quand je ne le sentais pas, je tenais bon. Savoir dire non n’est pas simple : on craint toujours que tout s’arrête. Mais c’est un métier de choix et de sincérité.

En vidéo, la bande-annonce de “Seize printemps”, de Suzanne Lindon

Vous venez de réaliser votre premier film, Une jeune fille qui va bien…
Je l’ai tourné entre les deux confinements. C’est l’histoire d’une jeune fille juive de 19 ans qui rêve d’être actrice sous l’Occupation. J’y dirige Rebecca Marder, Anthony Bajon, Ben Attal… C’est émouvant de voir ces jeunes gens de 20 ans évoluer. C’est l’âge où tout commence.

C’est celui de votre fille, qui a aussi réalisé son premier long-métrage, Seize printemps, qui sort également ce 16 juin ?
Réaliser est un apprentissage que nous avons fait en parallèle, même si Suzanne avait écrit son scénario dès l’âge de 15 ans. Elle s’est battue comme une dingue et toute seule pour faire son film : elle met un point d’honneur à la légitimité de son parcours. Vous n’imaginez pas ma fierté et celle de son père de la voir se donner les moyens d’assouvir sa passion.

Les 2 Alfred, de et avec Bruno Podalydès, Sandrine Kiberlain, Denis Podalydès… En salle le 16 juin 2021.

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