Matt Damon, l’Américain moyen qui a conquis Hollywood

Star discrète, acteur et scénariste surdoué… À Hollywood, l’acteur s’est taillé une réputation au plus que parfait. Dans Stillwater, Camille Cottin est sous le charme.

Lors du dernier Festival de Cannes, il a fondu en larmes, submergé par l’émotion d’une standing ovation de cinq minutes, à l’issue de la projection de Stillwater, le nouveau thriller du réalisateur oscarisé Tom McCarthy. Ce charme innocent, ce physique d’étudiant de campus – à 50 ans -, le rendent sympathique, proche et terriblement humain. C’est ce qu’on aime d’emblée chez cet acteur américain très doué : Matt Damon, c’est l’homme ordinaire idéalisé, intelligent, mais jamais dans la démonstration.

En vidéo, la bande-annonce de « Stillwater »

Un héros très discret

Pratiquement absent des réseaux sociaux et de la presse à scandale, marié depuis seize ans avec la même femme – l’Argentine Luciana Barroso -, père de trois filles de 10 à 15 ans, il émane de lui quelque chose de rassurant, une stabilité qui fait parfois défaut à ses collègues Ben Affleck, Brad Pitt ou Leonardo DiCaprio. Hors de l’écran, l’acteur n’a ni l’air ni la voix de la vedette hollywoodienne qu’il est depuis vingt-cinq ans, avec plus de cent rôles à son actif, un Oscar, deux Golden Globes et une étoile sur le Walk of Fame. Sa vie quotidienne est si ordinaire que même les paparazzi ont décampé des abords de sa maison de New York, où il vient de déménager, car il ne fait jamais rien qui mérite une photo.

Lui-même se demande parfois si tant de perfection ne frôlerait pas l’ennui : lors d’une interview télévisée en compagnie de Robert De Niro, qui l’a dirigé dans Raisons d’État, et d’Angelina Jolie, le présentateur américain Larry King avait cherché leurs noms sur Internet et lu les termes que les gens associaient le plus à ces trois stars. Le qualificatif qui revenait pour De Niro était «intense», Angie était «sexy», Matt, «gentil». Malgré son sens de l’autodérision, Damon avait admis avoir été «légèrement offensé».

« Un comédien fabuleux, tout en nuances »

Matt Damon, un monsieur Tout-le-Monde totalement transparent ? «J’avoue m’être posé des questions sur l’originalité de Matt au début de Will Hunting, le premier film que nous avons tourné ensemble (nominé neuf fois à l’Oscar, NDLR), confie le réalisateur Gus Van Sant. J’étais effrayé, j’avais l’impression qu’il serait incapable de jouer le rôle. Il débarquait aux répétitions avec sa casquette de base-ball vissée sur la tête et je me disais : “Ça ne marchera pas. Il est trop commun, trop Américain moyen. Pas assez dérangé.” Et puis j’ai découvert un monde ! Par la suite, son panel de rôles au cinéma a démontré que Matt est bien plus que le bon gars de Hollywood. C’est un comédien fabuleux, tout en nuances.»

Qu’il s’agisse d’un drame intimiste (Will Hunting, qu’il a coécrit avec Ben Affleck et qui lui a valu l’Oscar du meilleur scénario en 1998), d’un film engagé (Invictus, de Clint Eastwood), d’un thriller (Les Infiltrés, de Scorsese, un duel au sommet avec DiCaprio), d’une comédie futée (la saga Ocean’s Eleven, avec ses amis George Clooney et Brad Pitt) ou d’un blockbuster sophistiqué comme Jason Bourne, l’espion qu’il a incarné dans quatre films à succès, l’acteur laisse entrevoir la complexité intérieure d’un personnage sans jamais tomber dans la surenchère.

L’art de la transformation

«Il a toujours eu l’envie de se défaire de son enveloppe extérieure de bon garçon américain, a dit Steven Soderbergh de l’acteur qu’il a dirigé à neuf reprises. Il est conscient de son intelligence et s’en sert pour donner des interprétations bluffantes. Il est aussi doté d’une polyvalence saisissante.» Lorsqu’on passe en revue la filmographie de Matt Damon, on ne peut qu’être émerveillé par sa capacité à se transformer de façon spectaculaire, à se glisser dans la peau d’un personnage. L’écrivain américain Peter Biskind, auteur du livre de référence Le Nouvel Hollywood, nous confie : «Il a quelque chose d’un Lon Chaney, cet acteur légendaire du cinéma muet, surnommé « l’homme aux mille visages ». Il fait partie de cette école de comédiens anglo-saxons prêts à se métamorphoser, à remodeler leurs corps pour épouser leur rôle. Les réalisateurs peuvent tout lui demander : incarner un sociopathe comme dans Le Talentueux Mr. Ripley, d’Anthony Minghella, ou un personnage gros et moche… Il se fout de sa plastique.» L’écrivain, qui connaît le comédien depuis ses débuts, se souvient de lui préparant son personnage dans l’un de ses premiers films, À l’épreuve du feu, d’Edward Zwick : «Tel un De Niro, pour être au plus proche de son rôle de junkie émacié, il allait courir environ 15 kilomètres par jour. Il avait perdu 25 kg, détraqué son système digestif et failli mourir.»

Suivrons des métamorphoses physiques moins suicidaires mais tout aussi impressionnantes, comme celle pour son premier rôle d’action dans La Mémoire dans la peau, de Doug Liman, pour lequel l’acteur s’est taillé un physique d’athlète et a passé trois mois à suivre un entraînement draconien, apprenant la boxe, le maniement des armes et l’escrime. Pour Clint Eastwood et son film Invictus, il s’est transformé en capitaine de rugby aux pectoraux d’acier, hurlant des ordres avec un pur accent sud-africain. La même année, il apparaît avec dix kilos de trop dans The Informant !, de Steven Soderbergh, le visage pâle et bouffi, cheveux gras plaqués sur le front et lourdes lunettes. Une panoplie à l’opposé de son statut d’«homme le plus sexy du monde» que lui a attribué le magazine américain People en 2007. Et pour Martin Scorsese, il s’est dépassé : dans le rôle de l’escroc Colin Sullivan, l’un des deux personnages principaux des Infiltrés, Matt Damon, mâchoire nerveuse, regard qui tue, livre une performance juste et magistrale, en parfait miroir de celle de Leonardo DiCaprio.

Depuis son appartement dans l’East Side de Manhattan, l’écrivain Gay Talese, pionnier du «nouveau journalisme» avec Tom Wolfe et éditorialiste au New Yorker, tente de décrypter pour nous le mystère Matt Damon : «Matt Damon n’est pas simplement un grand acteur. Là où je le trouve très fort depuis ses débuts, c’est qu’il a su écrire lui-même des scénarios intelligents. Il s’est démené pour les vendre, les faire produire et y jouer un premier rôle. C’est un débrouillard qui ressemble aux personnages insaisissables de Martin Scorsese, ajoute-t-il. Il réunit en un seul homme le good guy et le bad guy, l’authenticité et le pragmatisme. Matt sait très bien bouger dans ce grand western urbain qu’est le monde de Hollywood. Toute sa carrière durant, il a fait des choix héroïques.» Récemment, ce good fellow (bon camarade, NDLR) a déclaré avoir refusé un rôle dans Avatar, de James Cameron, ainsi que les 10 % des recettes du film que le réalisateur lui avait promises – il aurait gagné 1,2 milliard de dollars, selon le Hollywood Reporter -, car il s’était déjà engagé pour La Vengeance dans la peau de la saga Jason Bourne et voulait honorer sa promesse.

Enfant de la contre-culture

Matt Damon a parcouru un long chemin depuis sa ville natale de Cambridge, dans l’agglomération de Boston, où il a grandi dans les années 1970 et 1980 au sein d’une famille adepte de la contre-culture. Cinéphile d’origine finlandaise et suédoise, sa mère, Nancy Carlsson-Paige, professeure, partage avec lui sa passion pour les réalisateurs européens : «Elle lui a montré tous les films de Truffaut et de Vittorio De Sica en langue originale, des Quatre Cents Coups au Voleur de bicyclette, raconte Peter Biskind. Nancy a toujours su qu’il voulait devenir acteur, car il adorait les costumes et les jeux de rôle. Un jour où elle a accidentellement déclenché un incendie dans leur appartement, la réaction de Matt, âgé de 6 ans, a été d’enfiler un costume de pompier de fortune et de faire semblant de l’éteindre.» À 13 ans, Matt Damon s’inscrit à un cours d’art dramatique et commence à jouer dans des pièces. Son meilleur ami de l’époque est son voisin… un certain Ben Affleck.

Les deux Bostoniens vont au même lycée public et partagent leur amour inconditionnel pour le cinéma, ainsi que la conviction qu’ils seront acteurs : Ben Affleck se rêve en Mickey Rourke, Matt Damon en Gene Hackman. Ils courent les castings et, en 1988, à 18 ans, Matt Damon décroche l’un de ses premiers rôles dans Mystic Pizza, de Donald Petrie, avec en vedette Julia Roberts, qu’il recroisera en 2001 dans Ocean’s Eleven, de Soderbergh. Bon élève, il s’inscrit à Harvard en littérature anglaise mais, en 1993, il quitte ses études avant d’obtenir son diplôme pour jouer le rôle principal dans Geronimo. La même année, Ben Affleck tourne dans Dazed and Confused. «Matt et Ben n’étaient pas satisfaits de ces rôles et de ceux qu’on leur proposait, poursuit Biskind. Le père d’Affleck, Tim, lui-même acteur à ses heures, ne cessait de leur dire : “Pourquoi diable voulez-vous être acteurs ? C’est le métier le plus stupide du monde.” Ils ont ignoré ses conseils, comme le feraient des enfants, et ont sauté dans le manège de Hollywood.»

C’est à ce moment-là que Matt Damon montre à Ben Affleck un scénario, intitulé Will Hunting, sur lequel il a commencé à travailler lorsqu’il était à Harvard : «Un film où un gamin de South Boston, comme toi et moi, est un savant. Ce serait cool !», lance-t-il à son pote. Ils écriront la suite ensemble, en suivant l’exemple de Sylvester Stallone qui avait réussi à porter à l’écran son propre scénario, Rocky (sorti en 1976), et de Quentin Tarantino, qui venait d’écrire et de réaliser celui de Reservoir Dogs (1992). Sorti en salle en 1997, Will Hunting marquera le triomphe de Matt Damon et de Ben Affleck comme acteurs et scénaristes à Hollywood. Le film raconte l’histoire d’un jeune homme de 20 ans de la classe ouvrière (Matt Damon) doté d’une prodigieuse intelligence et d’un talent pour les mathématiques, dont il est bien décidé à ne pas se servir.

Son superpouvoir : l’intelligence

«C’est un film de superhéros, sauf que le superpouvoir du personnage de Matt Damon, c’est l’intelligence, résume le réalisateur Nicolas Saada (Espion(s), Taj Mahal ). Will Hunting, c’est l’idiot du village inversé, c’est un génie doté d’une connaissance, d’une sensibilité et d’une sagesse qui le mettent à l’écart du monde alors qu’il devrait être au cœur du monde. Je pense que Matt Damon avait cette idée en tête quand il a écrit le scénario avec Ben Affleck.» Dans l’une des scènes les plus fortes du film, le personnage d’Affleck, qui joue le meilleur ami d’enfance de Will Hunting, lui dit : «Tu es mon meilleur ami, mais si dans vingt ans tu habites encore ici, que tu viens encore chez moi pour voir les matchs à la télé et que tu bosses toujours dans ce chantier, je te tue !» Nicolas Saada poursuit : «C’est un film très politique, une injonction à ceux qui ont le savoir de le répandre.» Depuis, Matt Damon a tourné douze films avec Ben Affleck.

Le duo est à l’affiche le 13 octobre du prochain Ridley Scott, The Last Duel, présenté à la Mostra de Venise, un drame historique qui se déroule en France au Moyen Âge, dont ils ont coécrit le scénario. Matt Damon a une capacité étonnante à garder des amitiés pour la vie. «C’est quelqu’un de très fidèle dans le travail, confirme Gus Van Sant. Il donne tout !» Pour Ben Affleck, «c’est le genre de copain qui n’a pas peur de se mettre dans le pétrin pour vous.» Un idéaliste, comme beaucoup de ses personnages, comme le Gerry de Gus Van Sant qui cherche la vérité dans le désert californien, peut-être le film le plus indépendant dans lequel il a tourné. Même son Jason Bourne, sorte de James Bond humaniste, a une conscience, se pose de vrais questionnements en plus d’être monogame.

Le comédien arrive aussi à rendre humain Bill Baker, personnage qu’il interprète aux côtés de l’actrice française Camille Cottin dans Stillwater, de Tom McCarthy : un ouvrier américain taiseux travaillant sur les puits de pétrole de l’Oklahoma qui se retrouve impliqué dans un homicide à Marseille. La manière dont Matt Damon dessine à travers son jeu le portrait d’un homme obtus, enfermé dans un mur de silence et d’ignorance, et suggère en même temps la profondeur, l’altruisme et la sensualité de ce même personnage est la marque même des grands interprètes. «Matt est un acteur stupéfiant, capable d’être dans l’énergie de son personnage en une fraction de seconde, bien qu’elle soit très différente de la sienne, raconte Camille Cottin, qui tombe amoureuse de lui dans le film. Il dégage dans la vie quelque chose de très positif, de rieur, de généreux, là où son personnage est assez taciturne.» Peut-on imaginer que son quotidien de mari et de père attentif nourrisse la proximité avec ses personnages ? À l’occasion d’une master class au mois de juillet à Cannes, Matt Damon a répondu simplement : «J’adore ce que je fais. Ma première rédaction à l’école disait : “Je veux devenir acteur”. Quand je joue, le personnage varie mais l’émotion, c’est la mienne.»

Stillwater, de Tom McCarthy, sortie le 22 septembre et Le Dernier Duel, de Ridley Scott, sortie le 13 octobre.

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