Louane : "La maternité m’a permis d’aimer mon corps, d’être moins dure avec moi-même"

Louane Emera, ou Louane, simplement : 25 ans, un César, deux albums certifiés disques de diamant, cinq Victoires de la musique. S’il fallait résumer la décennie de carrière de l’artiste complète, il faudrait certainement l’introduire ainsi, ou additionner les dizaines de millions de vues qu’enregistre chacun de ses clips sur YouTube. Mais rapidement, les chiffres ne suffiraient plus. Il faudrait alors souligner qu’elle n’est pas qu’une chanteuse qui cartonne, qu’une comédienne qui s’impose.

Voilà le sentiment que nous ressentons après notre entretien : Louane semble être, avant tout, une jeune femme enthousiaste, positive, naturelle comme au premier jour, lorsqu’elle se présentait sur cette scène de The Voice un peu trop grande et impressionnante pour la lycéenne de 16 ans qu’elle était.

Forte aussi. Quel courage lui a-t-il fallu pour grandir sous le regard du public et de milliers d’internautes malveillants, qui scrutent sa moindre évolution physique et se déchaînent derrière leur clavier à chacune de ses apparitions télévisées.

De « aimer à mort » à aimer son corps

Devenue mère d’une petite fille, l’actrice à l’affiche de la mini-série Visions, diffusé sur TF1 dès le 16 mai prochain, est aussi une grande-sœur réconfortante pour de nombreuses jeunes filles, qui, par-delà sa voix d’or et ses textes sensibles, apprécient son message d’acceptation de soi, son imperturbable bienveillance.

Comme si l’interprète d’Aimer à mort leur murmurait : « Aimez votre corps ». Et elle, aime-t-elle le sien, malgré la violence des réseaux sociaux dont elle fut si souvent victime ? Jeudi 12 mai au Grand Rex, à Paris, la chanteuse multi-récompensée, invitée par Laurie Darmon, chanteuse longtemps atteinte d’anorexie mentale, s’exprimera, par son art, sur ce sujet capital.

Sororité, santé mentale, acceptation de soi, font résolument partie du lexique de cette nouvelle génération d’artistes. Et ça fait du bien. Interview.

Marie Claire : Vous êtes à l’affiche du spectacle bienveillant « Corps à Cœurs », durant lequel plusieurs artistes vont interroger le regard qu’ils posent sur leur physique, se livrer sur leur confiance en eux. Quel est aujourd’hui votre rapport à votre corps ? Comment l’appréhendez-vous ?

Louane : C’est un rapport assez changeant, qui évolue au fil des années. Qui est assez compliqué aussi, comme, je pense, pour la plupart des personnes de mon âge ou plus jeunes, qui grandissent dans notre société.

Certains jours, je me sens très bien dans mes baskets. D’autres, c’est plus dur. Le rapport à son corps est un apprentissage de soi continuel.

La confiance en soi se travaille. Elle n’est pas acquise, et elle est parfois difficile à maintenir.

Le flot de messages grossophobes dont vous êtes la cible à chacun de vos passages à la télévision ont-ils influé sur votre perception de vous-même ? Les réseaux sociaux ont-ils abîmé votre confiance en vous ?

Les réseaux sociaux ont un impact sur moi, forcément. C’est toujours difficile psychologiquement, mais ils n’ont pas affecté ma perception de moi-même. Enfin, ils ont pu avoir cette influence-là auparavant, si je suis tout à fait honnête. Aujourd’hui, j’ai appris à lâcher prise.

Mais la confiance en soi se travaille. Elle n’est pas acquise, et elle est parfois difficile à maintenir.

Au printemps 2020, vous êtes devenue mère d’une petite fille.  La maternité a-t-elle bouleversé votre rapport à votre corps ?

La maternité m’a permis d’aimer mon corps, bien plus que ce que je l’aimais avant. D’être moins dure avec moi-même, et même de me trouver très forte. Parce qu’il y a quand même un être humain qui est sorti de mon corps ! L’accouchement est un moment si particulier dans la vie.

La maternité, ses bouleversements et ses injonctions

À propos de votre nouvelle parentalité, qu’a-t-elle bouleversé d’autres dans votre vie ?

Absolument tout. Je ne sais même pas par où commencer tant l’arrivée de ma fille dans ma vie a changé de choses. Mon organisation dans le travail, mes heures de réveil aussi, malheureusement ! (Elle rit).

Le plus important et le plus gros des bouleversements demeure tout cet amour. Toute égocentrique que j’ai pu être dans ma vie, et que je suis encore peut-être encore un peu aujourd’hui (honnêtement, on l’est tous dans ce milieu, sinon, on ne ferait pas ces métiers-là), il y a, d’un coup, quelqu’un de plus important que moi qui existe.

C’est génial, ce changement apporte beaucoup de joies, de rires, et à la fois… C’est un peu la panique. Je me retrouve à avoir des peurs ridicules. La première fois que ma fille s’est fait mal, j’ai voulu appeler les urgences. (Elle rit).

Quelles injonctions qui pèsent sur les mères ressentez-vous ?

La charge mentale maternelle, d’abord. Mais le partage des taches est équilibré à la maison. Bien sûr que je ressens une charge mentale, mais celle-ci est vraiment allégée et pas due à mon couple. C’est un fait assez rare. J’ai cette chance.

Les avis incessants des gens sur la façon dont je dois ou ne dois pas élever mon enfant me pèsent.

En revanche, les avis incessants des gens sur la façon dont je dois ou ne dois pas élever mon enfant me pèsent.

Les mères sont constamment jugées : si nous n’allaitons pas, mais aussi si nous allaitons « trop longtemps », aux yeux de ceux qui critiques. Je ne comprends pas : si les gens sont dérangés, pourquoi ne tournent-ils pas la tête, simplement, plutôt que de donner leur avis malveillant ?

Un autre exemple : les commentaires sous les clichés que je publie sur Instagram, et particulièrement celles avec mon conjoint [le musicien Florian Rossi, ndlr] lorsque nous sommes en vacances. « Tu n’es pas maman toi ? », ou encore « Mais il est où le bébé ? » Eh bien, pas sur la photo ! Mais juste à côté, hors cadre. Car je ne montre pas mon enfant sur les réseaux sociaux. Et puis, si des jeunes parents ont besoin de se faire un week-end sans leur enfant ? Qu’ils le fassent.

Cette permission que les gens s’accordent de juger l’éducation des autres me rend dingue. Ça ne me viendrait pas à l’esprit de dire quoi que soit à un parent qui éduque son enfant d’une manière différente de la mienne – hors violence, évidemment.

Je perçois une véritable différence entre le conseil et le jugement. Je n’ai pas de problème avec le premier, puisque le conseil, j’en fais ce que je veux. Je le prends si je le trouve pertinent, et je ne le garde pas si je ne le trouve pas bon dans mon cas (il fonctionnera peut-être très bien pour un autre parent, dans d’autres circonstances).

En tant que jeune mère, comment comptez-vous préserver votre fille et l’armer face aux injonctions qui pèsent sur les filles ?

Je pense que je vais la laisser me poser toutes les questions qu’elle souhaite et je lui répondrai honnêtement. Sans jamais lui mentir.

Je la mettrai en garde sur le fait que les jugements existeront toujours et qu’il faut grandir en… (Elle soupire) essayant d’avoir du recul sur ces choses-là, même si c’est quasiment-impossible.

Je voudrais que ma fille sache que chez nous, elle sera toujours acceptée, peu importe qui elle veut être. 

Je voudrais aussi qu’elle sache que chez nous, elle sera toujours acceptée, peu importe qui elle veut être. Que sa famille sera toujours un endroit de confiance.

Mais il n’est pas évident pour moi de me projeter. Elle n’a que deux ans, et pour l’instant, elle différencie à peine les petits garçons des petites filles.

Elle ne connaît pas encore ces barrières dressées par la société. Bien sûr qu’elle aime ses poupées, mais aussi ses motos, par exemple. Et elles portent des costumes de princesses comme de super-héros.

Vous incarnez l’héroïne de la nouvelle mini-série de TF1, « Visions », drame policier et fantastique à la fois. Comment vous êtes-vous préparée à votre rôle de pédopsychologue au même moment où vous accueilliez un enfant ?

Au départ, je n’avais pas fait le parallèle entre le fait que je commence à travailler avec des enfants au cinéma et la naissance de ma fille.

C’est fou, depuis que je suis devenue mère, je travaille sur plusieurs projets en rapport avec les enfants, Visions, mais aussi The Voice Kids [Louane est la nouvelle jurée du concours de chant, ndlr].

J’ai décortiqué ce rôle avec ma coach, Catherine Chevallier. Et puis, je vois une psy depuis des années. Je ne lui ai pas demandé de conseils, mais je me suis nourrie de cette expérience personnelle et de mes rencontres avec d’autres spécialistes, puisque j’ai commencé à consulter très tôt, dès 8 ans (Elle rit).

J’ai aussi beaucoup discuté avec ma petite sœur, qui fait des études de psychologie. Ma préparation à ce rôle est un mélange de tout cela.

Être une femme artiste en 2022

Y a-t-il des injonctions qui pèsent encore trop sur les artistes féminines et moins – voire pas du tout – sur les artistes masculins ? Quelles sont celles que vous avez observé ou ressenti ?

Évidemment. L’apparence, déjà. Un artiste masculin peut se présenter en jean/tee-shirt sur scène, et tout le monde le trouvera stylé. Alors que nous, si nous ne sommes pas ultra-apprêtées, nous ressentirons le questionnement général.

Un artiste masculin peut se présenter en jean/tee-shirt sur scène, et tout le monde le trouvera stylé. Alors que nous, si nous ne sommes pas ultra-apprêtées, nous ressentirons le questionnement général.

Je trouve aussi qu’il est encore plus difficile d’avoir son projet dans les mains lorsqu’on est une jeune artiste féminine. À moins qu’on soit arrivé à un certain niveau de popularité et que les professionnels n’ont d’autres choix que de nous écouter.

L’industrie musicale est un milieu sexiste. Mais avec les différents mouvements de libération de la parole des femmes ces dernières années, les choses évoluent dans le bon sens.

On constate une puissante sororité entre les artistes féminines de la nouvelle génération : Hoshi, Pomme, Clara Luciani… Je vous ai aperçu applaudir de tout cœur Angèle à son Olympia aussi. Cette solidarité féminine est-elle une clé pour se sentir bien dans ce milieu ?

Oui ! Nous allons toutes aux concerts des unes et des autres. J’étais récemment à celui de Clara [Luciani] et il y a de très fortes chances qu’elle vienne bientôt au mien.

Nous sommes de plus en plus soudées. Comme je suis dans ce milieu depuis un certain moment maintenant, j’ai connu deux générations d’artistes. Dans la précédente, je ressentais de la compétition. Certaines chanteuses étaient même méchantes entre elles. C’était moins facile.

Cette sororité est définitivement un bon début pour se sentir bien dans ce métier. 

Quels messages souhaitez-vous délivrer aux jeunes filles qui vous considèrent comme un modèle ?

J’ai mille messages à leur faire passer. « Soyez bienveillantes, envers les autres, mais aussi envers vous-même. Essayez de déculpabiliser au maximum, car la culpabilité arrive très facilement et ronge. » Je veux leur dire aussi qu’on apprend des échecs, et surtout, que les réseaux sociaux ne sont pas le reflet de la vraie vie.

Et vous, quelle artiste engagée est votre modèle, vous inspire ?

Barbara. Elle m’inspire beaucoup dans la façon qu’elle avait d’écrire, et dans ses choix de sujets chantés, à la fois intimes et engagés.

La santé mentale est un sujet important, qui m’intéresse et me touche énormément. J’en parlerai davantage dans mon prochain album.

J’aime aussi beaucoup Julia Michaels, parce qu’elle aborde très souvent le thème de la santé mentale. C’est un sujet important, qui m’intéresse et me touche énormément. J’ai commencé à l’évoquer dans mon dernier album [avec le morceau « Thérapie », ndlr] et j’en parlerai davantage dans le prochain en préparation.

Une décennie de carrière

Après quatre ans loin de la scène, vous avez repris la route de la tournée il y a quelques jours. Quelle chanson de Joie de vivre (en couleurs) vous touche-t-elle particulièrement quand vous êtes face à votre public ?

« À l’autre », une chanson sur et pour les femmes de ma vie. Dans ce morceau, je parle à moitié à ma mère, l’autre moitié à ma fille. La semaine passée, j’ai eu l’occasion de la chanter pour la première fois en public… C’était un moment particulier.

Il y a presque dix ans, les Français·es vous rencontraient. Lors de cette première apparition dans The Voice, vous interprétiez ce classique bouleversant de William Sheller, « Un homme heureux ». Vous êtes « une femme heureuse » aujourd’hui ?

Oh oui ! Même, très heureuse. Comment pourrais-je être malheureuse aujourd’hui ? C’est une réponse un peu bateau, mais ma vie est géniale. J’ai la chance de monter sur scène, d’avoir une petite fille merveilleuse et un conjoint trop cool.

Que diriez-vous à la Louane de 16 ans qui se présente toute tremblante sur la scène de The Voice ?

« Accroche-toi. Tu verras, ça va être chouette. »

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