La Veneno, grandeur et décadence d'une prostituée trans devenue une icône espagnole

Dans les années 1990, Cristina Ortiz Rodriguez, dite la Veneno, bouscula le paysage télévisuel espagnol, avant de passer par les cases prison, mépris et oubli. Une série, Veneno, diffusée sur la toute nouvelle plateforme BrutX, raconte sa vie.

Le 26 décembre 2020, Hunter Schafer, star de la série Euphoria, se fendait d’un simple tweet : «Regardez Veneno». Et donnait ainsi un puissant écho à l’une des séries espagnoles les plus populaires, et les plus réussies de ces dernières années. Huit épisodes consacrées à l’existence fantasque, romanesque et tragique de Cristina Ortiz Rodriguez dite la Veneno, prostituée, femme trans, et icône de la télévision.

La série sobrement intitulée Veneno, diffusée entre mars et octobre 2020 en Espagne, a ensuite été relayée par la plate-forme américaine HBO Max, en novembre. En France, elle vient d’être lancée sur la plateforme BrutX, issue du site d’informations du même nom. Réalisée par un duo de jeunes réalisateurs, Javier Ambrossi et Javier Calvo, et élaborée par les producteurs de La Casa de Papel, elle est adaptée de la biographie Digo! Ni puta ni santa. Las memorias de La Veneno (Je veux! Ni pute ni sainte. les mémoires de La Veneno, NDLR) de la journaliste Valeria Vagas, parue en 2016. C’est à travers le regard de cette dernière, dont le propre parcours de femme trans est également raconté dans la série, que l’on découvre la vie de Cristina.

En 2006, alors qu’elle est encore étudiante, Valeria rencontre la Veneno, star déchue du petit écran, et propose à l’ex-prostituée, illettrée, d’écrire ses mémoires : «Après une première visite chez elle, elle me disait sans cesse de repasser, et me racontait sa vie de façon très spectaculaire, avec des anecdotes incroyables, nous explique Valeria Vargas. Je lui ai dit qu’il fallait les réunir dans un livre, car elles n’avaient jamais été racontées à la télé, et montraient une autre façette du personnage que les gens connaissaient. Et elle m’a dit, “D’accord, mais écris-le toi-même. Toi, tu as fait des études”. Elle m’a encouragé, et j’ai pris ça comme un véritable devoir envers elle et la communauté.»

Lola Rodríguez incarne Valeria Vargas, la biographe de la Veneno.

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Du rejet à la gloire

Durant les trente premières années de sa vie, Cristina, née Joselito, est rejetée : par les villageois d’Adra, dans la province andalouse d’Almeria, où elle a vu le jour en 1964, qui la traitent de «maricon» («tapette»). Par sa propre mère, dure et distante. Par un premier amour qui lui préfère une sage fiancée. Puis, plus tard, alors qu’elle a entamé sa transition, par la direction de l’hôpital où elle travaille en tant qu’aide-soignante, qui la congédie après l’avoir vu se présenter avec queue de cheval et talons hauts, alors qu’elle porte encore son prénom masculin. L’Espagne des années 1990 n’est pas tendre pour les trans : pour gagner sa vie, Cristina n’a d’autre choix que de rejoindre les prostituées du Parque del Oeste, à Madrid. Au contact des autres travailleuses du sexe, qui la bousculent autant qu’elles la soutiennent, et après plusieurs opérations chirurgicales, Cristina se transforme, devient une créature plantureuse et flamboyante, qui ne mâche pas ses mots : La Veneno («la poison»), telle que la surnomment ses consœurs.

Et c’est ainsi qu’elle apparaît en 1996 dans l’émission de reportages «Esta noche cruzamos el Mississippi» («Ce soir nous traversons le Mississippi») dans le cadre d’un sujet sur la prostitution. Ne s’excusant ni de sa tenue ultracourte, ni de ses réparties souvent vulgaires mais percutantes, elle provoque un pic d’audience. Et devient une invitée régulière de l’émission, comme une chroniqueuse hors-normes. À la mi-temps des années 1990, la Veneno est une star que l’on couvre de cadeaux, à qui l’on demande des autographes, qui enregistre deux singles, donne des concerts et tourne pour la télévision. «C’était un phénomène social : tout le monde voulait se faire prendre en photo avec elle, c’était le côté positif de la popularité», raconte Valeria Vargas. «Même si on la critiquait parce qu’elle était grossière, elle fascinait parce qu’elle avait pour elle deux choses que la société et les spectateurs adorent : la jeunesse et la beauté. Qui ne durent pas, et qu’on ne lui a pas permis d’avoir perdu, quand ça a été le cas.»

Daniela Santiago dans le rôle titre de la série Veneno.

La chute

Lorsque l’émission s’arrête en 1997, Cristina n’a plus sa place à la télévision. Le choc est immense : «C’était peut-être l’une de ses faiblesses : quand on passe du statut de prostituée, rejetée par tous, à celui de personnalité ultra-aimée, on ne veut jamais abandonner cette popularité», analyse Valeria Vargas. «C’était comme si elle avait été promue, comme si elle était devenue une citoyenne de première classe. Mais Cristina n’était que ponctuellement célèbre : elle n’était ni chanteuse, ni actrice, et n’avait pas vraiment de métier qui l’aide à s’en sortir. C’est ce qui explique sa chute : elle a voulu s’accrocher à ce succès, à cette popularité, et n’a jamais voulu revenir en arrière.»

Accusée de fraude à l’assurance en 2003, Cristina Ortiz Rodriguez est condamnée à trois ans de prison ferme, qu’elle purgera dans un établissement masculin, n’ayant jamais fait modifier son état civil. Elle affirmera y avoir été violée, et harcelée. À sa sortie de prison, Cristina tente de retrouver le chemin des plateaux télé. Mais si on l’y invite, c’est pour pointer sa déchéance, et l’humilier : «Elle était passée par la case prison, avait pris presque 100 kilos, était pleine de rage et de rancune : aux yeux du public, c’était une personne complètement différente. La seule chose qu’on a retenu d’elle, à cette période, c’est sa grossièreté», se souvient Valeria Vargas.

Oubliée, méprisée, dépouillée de l’argent qui lui restait par un ex-petit ami mal intentionné, la Veneno s’installe à Valence avec une de ses amies de longue date, rencontrée au Parque del Oeste, Paca la Piraña (qui joue son propre rôle dans la série et, à 60 ans, a vu son nombre de followers exploser sur Instagram). Comme prévu, ses mémoires sortent le 3 octobre 2016. Un mois plus tard, elle est retrouvée à demi-consciente dans son appartement, après une chute probablement provoquée par une surdose d’alcool et de tranquillisants. Plongée dans un coma articifiel, elle décède à l’hopital le 9 novembre, à l’âge de 52 ans.

Isabel Torres incarne la Veneno plus âgée.

Une icône contemporaine

Pris dans le prisme volatile d’un succès médiatique, l’impact de la Veneno sur la façon dont la société espagnole considère les personnes trans n’a pas été immédiat. Si elle a contribué à rendre bien visible une partie de la communauté LGBT, et la condition des prostituées, c’est la série, près de 30 ans après, qui a aidé à réveiller les consciences : «Même si elle le faisait sans s’en rendre compte, elle a raconté ce qu’étaient la maltraitance, les relations difficiles avec sa famille, la violence de la rue, témoigne Valeria Vargas. Elle donnait de la visibilité à de vrais problèmes, mais n’était pas prise au sérieux, car la société n’était pas prête. La série, qui arrive dans une autre époque, a une portée différente.»

D’autant que sa réalisation porte, elle aussi, un message engagé : chaque personnage trans, y compris celui de Valeria Vargas, est incarné par une actrice trans elle aussi. Le trio qui interprète la Veneno aux trois âges de sa vie (Daniela Santiago, Jedet et Isabel Torres) est remarquable de justesse, d’exubérance, et de dignité. «C’est très important parce que les femmes trans qui évoluent dans le monde du spectacle ne se voient de toute façon attribuer que des rôles de trans. Si, en plus, on les les donnait à des femmes cisgenres, on leur enlèverait le peu de travail qu’elles ont», pointe Valeria Vargas. Importante aussi, la diversité des corps, montrés sans (ou avec des tonnes de) fards, transformés par la chirurgie ou simplement par le temps qui passe.

Ce sont peut-être les scènes où Cristina et ses amies, vieillies, se chamaillent en peignoir dans leur appartement de Valence qui sont les plus drôles, dignes des moments les plus truculents d’Almodovar. «La joie, c’est quelque chose qui caractérise souvent la communauté LGBT», note Valeria Vargas. «C’est comme une arme qu’on peut utiliser pour aller de l’avant. La Veneno ne ne s’est jamais victimisée, elle avait de l’humour, sa personnalité a toujours été authentique et spontanée.» Aujourd’hui, le monde entier l’envisage avec un regard différent. «La série a permis à l’Espagne de se réconcilier avec la Veneno, souligne Valeria Vargas. Et à ceux qui ne la connaissaient pas de l’aimer immédiatement. Quand j’ai vu le tweet de Hunter Schaffer ou les commentaires de RuPaul et des actrices de la série Pose, qui ont également salué la série, j’ai trouvé ça merveilleux. Si la Veneno voyait ça, elle hallucinerait.» Et partirait, sans doute, dans un grand éclat de rire victorieux.

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