Kate Winslet : “Après Titanic, je ne me sentais pas prête à gérer la pression de la célébrité”

Radieuse, charismatique, Kate Winslet transcende tous ses rôles. Dans Ammonite, son nouveau film, elle partage avec Saoirse Ronan une passion amoureuse dans l’Angleterre du XIXe siècle. Rencontre avec une actrice engagée.

Sorti après Portrait de la jeune fille en feu pour cause de pandémie, Ammonite y sera inévitablement comparé. Drame historique, on y voit des côtes sauvages balayées par le vent et une passion dévorante entre deux femmes, à une époque – le XIXe siècle -qui l’interdit encore. Mais les points communs s’arrêtent là. Car il s’agit d’un biopic, celui d’une figure historique oubliée, l’illustre paléontologue Mary Anning (Kate Winslet). Sa romance avec la géologue Charlotte Murchison (Saoirse Ronan), inventée par le réalisateur Francis Lee (Seule la terre, primé au Festival de Berlin 2017), ne fait que souligner son propos : célébrer la mémoire d’une scientifique écrasée par le patriarcat systémique.

L’authenticité avant tout

C’est exactement cet aspect de l’histoire que Kate Winslet a souhaité explorer, dès la lecture du scénario. L’actrice s’est lancée avec ferveur dans la défense de ce personnage fort, complexe et tourmenté, d’une magistrale sobriété. Un de ces rôles dont l’actrice a mieux que le secret : la maîtrise totale. Et ceci, dès ses débuts, à 19 ans, en meurtrière complice de sa meilleure amie dans Créatures célestes (de Peter Jackson). Car, tout au long d’une remarquable filmographie, Kate Winslet n’a jamais cessé d’exercer son talent de composition. Une approche artisanale de son métier, héritée de sa famille d’acteurs de théâtre, peaufinée à la Redroofs Theatre School (au sud de l’Angleterre), où elle a étudié la comédie dès l’âge de 11 ans.

En vidéo, “Ammonite”, la bande-annonce

Double, comme son signe astrologique de la Balance. D’un côté, la beauté d’une superbe blonde aux yeux bleu vif, dotée d’une vigueur aristocratique très britannique. De l’autre, le naturel de ses courbes assumées de mamma, pas italienne pour un sou, mais qui boit la bière au goulot et jure sans ciller. Une équation magique qui lui a valu de tourner avec les plus grands, de Jane Campion à Steven Soderbergh, de Roman Polanski à Woody Allen. La mère de famille recomposée (trois mariages, trois enfants), plus jeune actrice à cumuler six nominations aux Oscars (elle l’a décroché pour The Reader en 2009), ne s’est jamais reposée sur ses lauriers. Elle lutte désormais pour monter des films «valorisant le travail des femmes». Rencontre avec une star rare, plus engagée que jamais.

Madame Figaro. – Qu’est-ce qui vous a intéressée dans le rôle de Mary Anning quand Francis Lee est venu vous le proposer ?
Kate Winslet.
– Une réelle envie de me fondre en elle. Je fais ce métier depuis l’âge de 17 ans, et je suis consciente d’être devenue très reconnaissable. Je devais trouver une façon de disparaître derrière Mary Anning, qui a existé, mais dont on sait peu de choses d’un point de vue personnel. Ma difficulté première ? Incarner une femme quasi mutique. Je suis très volubile et l’usage de mes mains constitue un vocabulaire en soi ! Les siennes étaient consacrées à son travail de paléontologue. Mais je pouvais me connecter à elle dans son rapport à la nature et à sa résilience physique. Escalader des falaises dans le froid et la pluie, j’adore ça. C’est par le biais du corps que j’ai approché le personnage. Je me suis isolée dans un cottage en bord de mer cinq jours par semaine, j’ai arpenté les plages et nettoyé des fossiles, laissé la terre s’incruster sous mes ongles. J’ai changé ma façon de bouger, trouvé une certaine pesanteur, en embrassant son extrême humilité et ses douleurs, son absence totale de vanité : elle ne se regarde jamais dans une glace. Et j’ai fait taire mes mains !

Le film nous fait découvrir son œuvre de découvreuse de fossiles effacée de l’Histoire par l’Académie des sciences britannique. En quoi son destin a trouvé un écho chez vous ?
J’éprouve une immense admiration pour la dignité de Mary, sa ténacité. Une vie austère, minée par les deuils de ses frères et sœurs, de son père, les épidémies, la pauvreté qui poussait sa famille à recourir aux dons alimentaires. Scientifique autodidacte, elle avait mis un an à déterrer, à 11 ans, le premier squelette entier d’ichtyosaure au monde. Dans une société sexiste, elle n’a jamais perdu son intégrité. Elle n’a pas été reconnue de son vivant justement parce qu’elle était une femme : les scientifiques remettaient ses découvertes en question. Il me paraissait essentiel de réparer cette profonde injustice.

Dès la projection du film au Festival de Toronto, en septembre 2020, la passion imaginaire de Mary pour une jeune femme, ainsi que l’intensité de vos scènes d’amour avec Saoirse Ronan ont été très commentées. Comment les avez-vous approchées ?
J’ai apprécié l’idée que Mary noue une relation avec une femme plutôt qu’avec un homme. Le fait qu’elles soient du même sexe n’est jamais abordé comme un problème : c’est une histoire d’amour. Francis Lee, le réalisateur, nous a laissées chorégraphier nos scènes d’intimité. Une expérience extrêmement libératrice ! Ni Saoirse, ma partenaire, qui a fêté ses 25 ans sur le tournage, ni moi ne nous sommes senties objectifiées. Je m’estimais aussi un peu obligée de la protéger, alors que c’était elle la plus à l’aise de nous deux ! Pour les scènes de sexe hétérosexuelles, les actrices doivent toujours bouger de manière gracieuse, faire attention à leur apparence, à la lumière qui se reflète sur telle ou telle partie de leur corps, car la femme doit toujours avoir l’air parfaite. Là, on s’est dit au diable les diktats. Jouons !

Depuis vos débuts et la lame de fond post-MeToo, considérez-vous que le cinéma ait beaucoup changé dans la façon dont il représente les mœurs ?
La révolution est en cours. Mais nous avons tous et toutes notre pierre à amener à cet édifice. Regardez la façon dont vous avez, comme la plupart des journalistes, ou moi-même dans le passé, fait référence à ces scènes comme «explicites», «controversées», «commentées»… Pourquoi ? C’est en attirant l’attention sur leur différence qu’on les empêche d’être décrites simplement comme des scènes d’amour entre deux personnes. Et qu’on empêche de les normaliser, sans les définir.

Depuis 2020, votre «carnet de bal» est plein : Ammonite, la minisérie policière Mare of Easttown (actuellement sur OCS), dont vous êtes l’héroïne principale, Avatar 2 en 2022… Est-ce toujours aussi facile de trouver des rôles intéressants ?
Cela le redevient. J’ai déjà vécu une période de ralentissement. Pendant quelques années, on m’envoyait pas mal de seconds rôles d’«excentriques», car la plupart des scénaristes n’avaient pas encore le courage, comme c’est le cas aujourd’hui, d’écrire des films centrés sur des héroïnes. Et ces histoires restent encore les plus difficiles à produire. J’en parlais avec Susan Sarandon, avec qui j’ai joué dans Blackbird, l’an dernier, un film au casting presque essentiellement féminin. Ce n’est qu’en faisant jouer notre réseau, les amitiés nouées avec les équipes de tournages au fil des années, que nous parviendrons à produire ces récits centrés sur les femmes. Il faut être force de persuasion : «Je ne vais pas pouvoir bien te payer, mais je te promets que l’on va bien s’amuser.» Personne ne fait ce genre de films pour être bien payé. Francis Lee a réalisé Ammonite pour moins de 5 millions de dollars. James Cameron, pour Avatar ? Des centaines de millions.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez parfois préféré des voies moins commerciales, hors des sentiers battus de Hollywood ?
Oui, car j’ai eu la chance d’être élevée par une famille d’artistes modestes, pas motivés par l’argent. Une maison remplie de rires et d’acteurs – mon père, mes grands-parents, mes sœurs – qui vendaient des sapins de Noël et faisaient occasionnellement le service au restaurant pour faire bouillir la marmite. Jouer relevait de l’artisanat. C’est pour cela qu’aprèsTitanic, j’ai renoncé à des rôles en vue (Viola dans Shakespeare in Love, NDLR) pour un petit film comme Marrakech Express. Je ne me sentais pas prête à gérer la pression de la célébrité, ce statut de star bankable à tout prix. Rétrospectivement, ne jamais avoir cessé d’opérer ces choix plus risqués a certainement enrichi ma carrière.

Produire le biopic de l’ex-mannequin et photographe de guerre Lee Miller, que vous allez également incarner, relève-t-il de cette démarche proactive ?
Oui, il est écrit par une scénariste, Liz Hannah (Pentagon Papers), et réalisé par une femme, Ellen Kuras (directrice de la photo d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind ). Hier encore, je passais des coups de fil à droite et à gauche pour recruter des membres de l’équipe. On ne peut pas confier cette mission à des agents. Les studios signent encore quasiment un chèque en blanc aux hommes, mais les femmes doivent se mobiliser. Et, en fait, c’est un vrai plaisir de s’y atteler. Appeler des professionnels que je respecte pour les inviter à se joindre à un tel projet est une position privilégiée, une façon merveilleuse d’y participer activement et de célébrer leur talent.

En cette période de fake news, de prédominance des réseaux sociaux et d’excès de toute part, notre rapport à la vérité a changé. En quoi ce biopic s’inscrira dans cette ère «d’après» ?
Dire la vérité est plus facile que de mentir : cela demande moins de mémoire ! C’est ce que je répète à mes enfants en permanence ! Avec les années Trump, on a constaté la facilité avec laquelle la réalité pouvait être manipulée. Il faut aller vérifier les faits, argumenter, défendre la vérité haut et fort. Une démarche plus importante que jamais. Je pense à Lee Miller tous les jours, à la façon dont sa quête de justice et de vérité a été conditionnée par un abus sexuel subi à l’âge de sept ans, dont elle ne parla jamais, mais qui la poussa à dénoncer le mal absolu, les atrocités de la guerre. De tous les personnages de mon répertoire, elle est celle qui repousse déjà toutes mes limites. Je suis impatiente de la «rencontrer».

Ammonite, de Francis Lee. Avec Kate Winslet, Saoirse Ronan, Gemma Jones. Prochainement sur Canal+.

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