INTERVIEW – Sarah Abitbol, violée à 15 ans par son entraîneur : « J’ai mis un an avant d’en parler à ma fille »

Ce mercredi 11 mai, France 2 propose une soirée événement intitulée Sport et violences sexuelles : la fin du silence ?, au cours de laquelle sera diffusé le documentaire Un si long silence, qui raconte l’histoire de la patineuse Sarah Abitbol, violée par son entraîneur à l’âge de 15 ans. Deux ans après la sortie de son livre choc, elle a donné de ses nouvelles à Gala.fr.

Son silence a duré trente ans. En 2020, Sarah Abitbol a pris la plume pour raconter ce qui lui était arrivé lorsqu’elle était encore une jeune patineuse. Au début des années 1990, alors qu’elle n’avait que 15 ans, elle a été violée par son entraîneur Gilles Beyer. Un calvaire qui a duré deux ans et dont elle a décidé de parler dans son livre Un si long silence paru aux éditions Plon : « Pendant deux ans, vous dites régulièrement à ma mère : ‘Ce soir, je garde Sarah pour l’entraîner’. Et vous me violez dans le parking, les vestiaires et dans les recoins de la patinoire dont je ne soupçonnais même pas l’existence. » Deux ans après cet ouvrage choc, qui a permis de libérer la parole et briser l’omerta dans le monde du sport, Sarah Abitbol a accepté de revenir sur son histoire, et d’expliquer le chemin qu’elle a entrepris pour se reconstruire, dans un documentaire diffusé ce mercredi 11 mai sur France 2. Gala.fr a recueilli ses confidences.

Gala.fr : Comment est née l’idée de ce documentaire ?

Sarah Abitbol : Beaucoup de producteurs se sont succédés aux éditions Plon avec l’idée de faire un film ou un documentaire. On a réfléchi et je me suis dit que je préférais que ce soit un documentaire, parce que c’était réel. Je ne voulais pas que mon histoire soit trahie. Les éditions Plon ont donc signé avec une productrice et c’est comme ça que ça a commencé. On a repris des extraits de mon livre pour faire ce documentaire.

Gala.fr : En plus des images d’archives et de votre témoignage, vous relisez des passages de votre livre. Qu’est-ce que vous avez ressenti en vous replongeant dans ces souvenirs ?

Sarah Abitbol : Ça a été très difficile, j’ai beaucoup pleuré. Je ne savais pas ce que j’allais lire avant, parce que ça devait être le plus naturel possible pour la télévision, donc il fallait que ce soit moi avec mes différentes réactions et émotions. Je n’étais pas très bien au moment de le faire, j’ai d’ailleurs dû m’arrêter à un moment donné parce que c’était trop d’émotions. Ça m’a replongée dans des moments difficiles, mais je pense aussi que ça fait aussi partie de la thérapie.

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Gala.fr : Au départ, vous ne vouliez pas parler parce que vous vous sentiez « coupable ». Pour quelles raisons ?

Sarah Abitbol : On se sent coupable et honteuse parce que ça nous est arrivé et que les agresseurs nous disent : ‘c’est un secret entre nous, il ne faut rien dire’. C’est ce que j’ai fait, je n’ai rien dit pendant des années. On se sent peut-être aussi complice de ce silence, donc c’est pour ça qu’on veut parler. Mais ça prend du temps avant que la honte et la culpabilité changent de camp. C’est un long cheminement, il a fallu un long travail avec les psychologues.

Gala.fr : Vous êtes maman d’une petite fille, Stella, qui aura bientôt 11 ans. Est-elle au courant de votre histoire ?

Sarah Abitbol : J’ai mis un an avant de lui en parler. J’ai réussi il y a quelques mois, mais avant je n’y arrivais pas. Je lui ai parlé avec des mots d’enfants, en lui disant que mon entraîneur s’était assis sur mon lit, qu’il avait touché mon corps et qu’une personne adulte n’avait pas le droit de toucher le corps d’une petite fille. Elle m’a tout de suite dit : ‘Ah mais papa maman n’étaient pas là ?’ Je lui ai répondu que c’était un stage de patinage et qu’on était sans nos parents. Je lui ai aussi dit que j’avais 15 ans et qu’il fallait qu’elle fasse attention à son corps, que personne n’avait le droit de toucher ses petits ‘trésors’ – c’est comme ça que j’appelle les parties intimes – on l’a tourné de cette manière-là. Plus elle va grandir, plus elle va me poser des questions et je lui répondrai. Pour l’instant, elle est encore un peu jeune.

Gala.fr : Quelles sont vos craintes vis-à-vis d’elle ?

Sarah Abitbol : J’ai un peu de mal avec les soirées pyjamas et tout ça. De temps en temps, elle va dormir chez des amis, que je connais très bien, mais c’est vrai que je n’aime pas trop ça… Je pense qu’il ne faut pas devenir paranoïaque, mais je suis beaucoup plus vigilante.

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Gala.fr : Dans ce documentaire, votre mère explique qu’elle s’en veut de n’avoir rien vu. Qu’avez-vous à lui répondre ?

Sarah Abitbol : Je lui réponds que ce n’est pas de sa faute. Elle a tout fait pour moi, pour ma carrière. Mes parents ont déménagé de Nantes à Paris pour m’offrir un appartement, l’école et le club de patinage qui étaient à côté de la maison. Elle était tout le temps avec moi. Aujourd’hui, je ne veux pas qu’elle culpabilise, mais je pense que c’est normal de culpabiliser quand on est maman. Et puis, mon entraîneur venait manger à la maison, parfois on allait chez lui, elle ne pouvait pas s’imaginer une seconde ce qui se passait.

Gala.fr : Votre père est décédé une semaine avant la sortie de votre livre… Que pensait-il de votre démarche ?

Sarah Abitbol : Avant de partir, il a lu la quatrième de couverture et il a levé le pouce en me disant : ‘Bravo ma fille, ça va te faire du bien.’ Moi, à la fin, je ne voulais même plus que le livre soit imprimé. Je n’arrivais pas à voir le mot ‘viol’ écrit sur le livre, je voulais tout arrêter. D’une certaine manière, mon père m’a donné son consentement. Il est parti à un moment de ma vie qui était sans doute le plus difficile, puisque je suis sortie de mon silence avec ce livre et il n’était pas là. Mais quelque part, c’est comme s’il m’avait donné sa force, qu’il était au-dessus de moi et qu’il me portait. Je l’ai senti comme une lumière. C’était incroyable comme sensation. Je pense qu’il serait très fier de moi aujourd’hui.

Gala.fr : Qu’est-ce que ce livre vous a apporté à titre personnel ?

Sarah Abitbol : Il m’a aidée dans le sens où je n’arrivais pas encore à poser les mots sur ce qui m’était arrivé, que j’étais encore dans la honte. Quand j’ai vu toute cette explosion médiatique, que le ministère a pris ce sujet à bras le corps, qu’une cellule de crise a été mise en place et que d’autres sportifs ont voulu dénoncer à leur tour leur entraîneur pour des faits de violences physiques ou sexuelles, j’ai trouvé ça incroyable. Cette faiblesse que j’éprouvais s’est transformée en une force. C’est ça que je me dis aujourd’hui.

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Gala.fr : Quel est votre combat aujourd’hui ?

Sarah Abitbol : Je me rends compte que j’ai aidé beaucoup de personnes et je continue à le faire. J’ai monté mon association La voix de Sarah, j’ai un avocat et un psychologue qui me suivent. Je veux aider les autres, c’est ça qui fait que je me sens de mieux en mieux. Je me sens délivrée d’un poids. Dans le monde du sport, tout a changé, il y aura un avant Sarah Abitbol et un après Sarah Abitbol. Mon histoire sert d’exemple et c’est une fierté.

Gala.fr : Malgré ce qui vous est arrivé, vous n’avez jamais renoncé au patinage…

Sarah Abitbol : Le patinage, c’est toute ma vie, c’est ma passion. Aujourd’hui, j’entraîne aussi bien des couples artistiques que des solo. En parallèle, j’organise un stage de patinage artistique cet été. Je vais être auprès des enfants, à la fois pour les entraîner, mais aussi dans la sensibilisation. J’ai aussi voulu continuer dans le spectacle.

Gala.fr : Justement, quels sont vos projets à venir ?

Sarah Abitbol : Je vais faire partie d’Holiday On Ice, je vais patiner deux fois dix minutes sur mon histoire donc ça va être très rapide. À côté, je suis en train de créer mon propre spectacle, sur toute ma vie, avec un metteur en scène. Ce projet devrait voir le jour d’ici un an et demi ou deux je pense. C’est une sorte de finalité, la boucle sera bouclée.

Crédits photos : JB Autissier / Panoramic / Bestimage

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