Emmanuelle Béart : l'heure des confidences

Après un long entracte réservé au théâtre, Emmanuelle Béart revient au cinéma dans « L’étreinte », l’histoire d’une veuve qui renoue avec la vie. L’occasion de s’exprimer sans fard. Carrière et politique, amours et enfants… Fini, la méfiance un peu farouche, place à la sérénité.

Prononcez son nom et le souvenir jaillit : « Ah la couverture de “Elle” ! Elle est toujours aussi sexy ? » C’était en 2003. Nue dans l’objectif de Sylvie Lancrenon, une cambrure à se damner, offerte au soleil du matin. Emmanuelle Béart a maintenant 57 ans. Elle insiste, ses grands yeux myosotis en radar : « 57 ans, quand même ! » Avec sa nouvelle blondeur, elle fait la petite quarantaine. Et… sexy, toujours, mais autrement. Dans son appartement lumineux jalonné de petites vierges Marie, de saints Antoine et de bouddhas, le chat endormi sur un sofa, elle dégage une plénitude. Une tranquillité apaisée qu’elle n’avait pas. « Je me défendais avant qu’on m’attaque, sourit-elle. Je suis moins sur mes gardes. Maintenant, je laisse les gens venir. » Du coup, elle est beaucoup plus agréable à interviewer. Ne fuit aucune question.

Oui, elle a disparu du grand écran pendant une dizaine d’années. Et… « Ben non, je ne suis plus comme dans “Elle” il y a vingt ans ! J’ai le droit d’avancer en âge, de vieillir. J’ai senti que le cinéma ne me l’autoriserait pas. J’avais atteint un âge charnière où on change d’emploi. Si je m’étais cramponnée à ma jeunesse, je serais devenue barge ! Alors je me suis barrée au théâtre. » Pas une fuite, un défi. Le théâtre fait primer la précision du jeu sur le physique. Entre l’auteur Pascal Rambert et le metteur en scène Stanislas Nordey, l’actrice avait affaire à des radicaux. Avec l’intransigeant Nordey, elle dut réapprendre à la dure. « Je suis une bosseuse. » On imagine les scènes, vingt, trente fois répétées jusqu’au bout de l’épuisement. Huit pièces de théâtre. Et, il y a deux ans, ce premier film de l’acteur Ludovic Bergery, « L’étreinte », où elle est de tous les plans, entourée de camarades de vingt ans plus jeunes, l’excellent Vincent Dedienne, entre autres. Elle y incarne une veuve qui renoue avec sa sexualité. Pas de nudité, pas de scènes d’amour, on n’est plus dans « La belle noiseuse ».

Moi, la solitude, j’aime ça. Et l’ennui, ça stimule l’imaginaire

Béart s’y montre brute, pas coiffée, pas maquillée, crevant de solitude. L’opposé de sa vraie vie. « Moi, la solitude, j’aime ça. Et l’ennui, ça stimule l’imaginaire. » Enfin, pas trop quand même. Elle vit avec son plus jeune fils, Surafel, 12 ans (adopté en Éthiopie avec son ex-mari Michaël Cohen), et avec son deuxième mari, le réalisateur de documentaires Frédéric Chaudier, épousé il y a presque trois ans. Une vie de famille plus calme qu’autrefois, quand les deux grands étaient encore là. Nelly (fille de Daniel Auteuil) s’est mariée en 2018, Yohann (fils de David Moreau) finit ailleurs ses études d’anthropologie et économie sociale. Aînée de quatre demi-frères et sœurs, Emmanuelle adore les grandes familles. « Quand les enfants quittent la maison, c’est un désespoir. Le jour même, j’étais perdue. Je n’allais jamais m’en remettre ! Mais quand c’est l’heure de partir, c’est qu’ils sont adultes. On ne peut pas vivre avec ses enfants adultes. Aujourd’hui, ils sont mes compagnons les plus proches. »

Pendant le confinement, elle a eu de quoi s’occuper avec son petit dernier : « J’ai fait l’école à la maison, comme tout le monde ! Et croyez-moi, ça n’est pas facile. J’ai eu plusieurs fois envie de lui jeter le cahier à la figure ! Je ne faisais “pas juste”, la maîtresse, “elle fait comme ça”… Un enfer ! » Ses enfants, elle les a bien élevés : « Ce ne sont pas des enfants gâtés. Ils ont fréquenté l’école publique, et ils sont très bosseurs. » Vraiment ? Riche et célèbre, et pas d’inscription dans une boîte à bac ? « Il n’y avait pas de raison ! On a de bonnes écoles à Paris. Moi qui revendique la mixité sociale dans le public, je n’allais pas faire le contraire de ce que je professe ! »

Depuis qu’en 1996 on l’a vue protéger les sans-papiers à l’église Saint-Bernard à Paris, on connaît ses engagements farouches. À l’époque, l’actrice de « Mission : impossible » avec Tom Cruise et Jean Reno était aussi égérie de Dior. La maison, gênée aux entournures, l’avait poliment rappelée à l’ordre. La rebelle les avait renvoyés à leurs luxueux portants. « Ils ne m’ont pas virée ! On a juste constaté nos désaccords. Impossible pour moi d’abandonner Saint-Bernard. Alors je suis partie. » En 2021, sa générosité serait un plus dans l’image de la marque. « Oui, j’étais avant-gardiste ! Mais déjà certaines clientes m’avaient envoyé des messages de soutien : “On peut être chic et défendre les miséreux à l’église !” Je pense que, pour une marque qui refusait l’engagement politique, je n’étais pas la personne idéale. »

En ces années 1990, Emmanuelle Béart était la tête d’affiche sur laquelle pouvait se monter un film complet. « Very bankable », comme on dit à Hollywood. Au fond, ce contrat Dior, financièrement, elle pouvait s’en passer.

Pourtant, l’argent a toujours tenu une place primordiale dans sa vie. Parce qu’il manquait. Elle n’oubliera jamais l’expulsion, sous ses yeux, pour non-paiement du loyer, de toute sa famille. « L’expulsion, je l’ai vécue dans ma chair. » C’était en 1986, elle entamait la promotion de « Manon des sources ». « J’avais déjà quitté la maison mais je suis revenue ce jour-là, pour être auprès d’eux. J’avais amené France 3 et j’avais dit : “Un jour je serai connue et je dénoncerai ça !” L’archive existe, vous pouvez vérifier. » Elle ne s’en cache pas, cette peur de manquer n’est jamais très loin dans sa tête. « Quand on a manqué môme, on garde cette angoisse. Ce sentiment qu’on va finir fauchés. Ça reste. »

Je trouve que Macron joue un jeu dangereux avec le FN

Ces temps-ci, elle s’engage à fond contre la précarité énergétique. Elle a enregistré un clip, très bien fait, réalisé par son homme, Frédéric Chaudier. Et, le 25 mai, elle emmènera la ministre du Logement Emmanuelle Wargon visiter deux foyers : « L’un où les travaux de salubrité ont été faits, l’autre où tout est moisi, froid, humide. » Elle rêve de pouvoir embarquer Brigitte Macron. Interrogez-la sur son mari président, eh bien elle ne mâche pas ses mots. « Je suis tellement déçue ! J’ai pensé au début : un jeune de 39 ans aura toutes les audaces, il va prendre de grandes décisions, nous projeter vers un avenir stimulant. Hélas, rien. On manque d’horizon. La politique a pris le dessus. D’ailleurs je trouve que Macron joue un jeu dangereux avec le FN. » Et ne lui parlez pas de Hollande : « Passif. Inhabité. Moi, je suis une orpheline de la gauche. » Elle a grandi avec une mère militante, communiste et féministe. « Elle m’a appris à revendiquer, ne jamais se résigner. Le silence tue, cela, il faudrait l’enseigner à l’école. » Très jeune, la petite est arrivée avec la rage. « J’avais 17 ans et demi quand j’ai giflé mon premier metteur en scène qui croyait pouvoir abuser. » Une guerrière sous un visage d’ange et un corps de sirène.

Le dernier président pour qui la culture était essentielle, c’était Mitterrand

Sa fille Nelly a épousé Lucas Veil, le petit-fils de Simone Veil, fils de Pierre-François Veil et de l’ex-ministre Agnès Buzyn. Eh bien, non, Emmanuelle Béart ne s’est pas lancée contre elle dans un débat sur le président ! Chaque chose à sa place. Mais elle n’en pense pas moins. Pointe ces derniers mois l’« abandon de la culture », amère : « On a ouvert les lieux de culte et pas les lieux de culture ! Pourtant je suis croyante, je vais à la messe, c’est important pour moi. Mais la culture, c’est aussi une communion ! Franchement, le dernier président pour qui elle était essentielle, c’était Mitterrand. » Elle est loin, la rose au poing…

Aujourd’hui, avec son mari Frédéric, Emmanuelle Béart a ranimé Bienvenue production, la société fondée par son père, afin de lancer des documentaires. « Je suis de plus en plus tentée par la mise en scène », lâche-t-elle, en avouant qu’elle remplit « des pages et des pages depuis toujours ». Dans un sursaut d’humilité, elle ajoute : « Pas pour être publiée ! C’est une sorte de journal, avec mon vécu. Peut-être mes enfants le liront-ils un jour. » En attendant, elle fait le boulot auquel s’astreignent tous les producteurs : chercher des diffuseurs, des auteurs, des idées. Et, Béart ou pas, il faut se battre. Les chaînes de télé sont coriaces et changeantes. Bon, avec des sujets comme « Révolution sida » ou la situation dans les banlieues (en préparation), c’est plus ardu que de vendre une télé-réalité érotique. Mais Béart ne lâche rien.

Je n’ai eu dans ma vie que des hommes bien. Des sages.

Heureusement qu’il y a l’amour pour cultiver la langueur. Son visage s’épanouit. « Je n’ai eu dans ma vie que des hommes bien. Des sages. Avec Daniel Auteuil, j’avais 19 ans, il m’a donné confiance, m’a appris la distance sur ce métier, m’a poussée à apprendre, toujours. Avec Michaël Cohen ce fut une grande passion, une fusion. On s’est battus trois ans pour avoir l’agrément d’adoption du petit. Ce fut si long, si incertain… Puis l’histoire entre nous s’est terminée. Mais avec tous on reste une famille. » David Moreau, le papa de Yohann, signe la musique de « L’étreinte ». Elle rigole, fait une moyenne : « Chez moi, l’amour dure cinq ans ! » Avec Frédéric Chaudier, un homme de son âge, elle vit l’harmonie totale. Elle l’a rencontré au moment où elle accompagnait les derniers jours de sa grand-mère adorée, morte à 107 ans en 2011. Lui terminait un film sur la fin de vie. « Il est mûr, il a une expérience, je peux lâcher prise. » Elle l’amuse avec ses « décalages » : oui, elle confond les codes – porte, carte bancaire… –, les prénoms, fait des gaffes, monte dans une voiture qui n’est pas la sienne… Dans la lune, Emmanuelle !

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Frédéric l’aime comme elle est. Nature. « Il m’a prévenue sous forme de boutade : “Si tu fais quelque chose à ton visage, je divorce !” Donc le bistouri ne fait pas partie de mes plans d’attaque. Même si la loi de la gravité ne me plaît pas du tout. Mais pour l’instant, c’est non. » Elle hésite, soudain rosissante : « Je crois que l’amour rend plus belle que la chirurgie… Enfin, je crois ! »

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