« C’est l’injustice originelle » : Éric Dupond-Moretti évoque ce drame familial qu’il n’a jamais digéré

Fils d’une immigrée, il a l’Italie chevillée au cœur. Le garde des Sceaux raconte ses jeunes années, façonnées par plusieurs drames. Il revient aussi sur la relation fusionnelle qui l’unit aujourd’hui encore à sa mère.

Lorsqu’il a appris à sa mère qu’il allait devenir garde des Sceaux, elle lui a lancé : « Mais, gamin, qui va laver ton linge ? » Eric Dupond-Moretti a trouvé la réplique touchante. Il entretient depuis toujours une relation fusionnelle avec Elena. Il l’appelle tous les jours, entre 7 et 8 heures du matin. Impossible pour lui de déroger à ce rituel. « Si j’ai le malheur de lui téléphoner plus tard, elle m’en fait grief », s’amuse le ministre de la Justice. « Ça n’est cependant pas une maman intrusive, elle est d’une grande discrétion, précise-t-il. Ce n’est pas l’insupportable belle-mère ! Elle s’entend très bien avec ma compagne (la chanteuse Isabelle Boulay, ndlr) »

Lorsqu’il a été nommé ministre, en juillet 2020, c’est à Elena qu’il a d’abord souhaité rendre hommage. « Je pense à ma mère qui a quitté son pays d’origine pour fuir la misère […] La Marseillaise la fait pleurer. Je serai un garde des Sceaux de sang mêlé », a-t-il lancé dans la cour d’honneur de son ministère, place Vendôme.

L’ancien avocat n’a pas oublié ses origines. « Mon grand-père, paysan pauvre, est parti le premier de sa région du centre de l’Italie, la province d’Ancône, pour rejoindre Germont dans les Ardennes, dans les années cinquante. Ma mère avait 18 ans lorsqu’elle est arrivée en France. Le lendemain, elle travaillait dans une usine de faïencerie. Elle n’avait jamais mangé de viande. Elle sait ce qu’elle doit à ce pays. » La mythologie familiale raconte qu’Elena et sa sœur n’avaient qu’un soutien-gorge pour deux à l’époque. Après une dispute, elles se sont retrouvées chacune avec un bonnet arraché dans la main. Quelque temps plus tard, la jeune fille poussée par son aînée se présente à un concours de beauté, à Colleret dans le Nord. « Elle ne parlait pas un mot de Français, mais elle a gagné. Dans la salle se trouvait celui qui allait devenir son grand amour : mon père, glisse Eric Dupond-Moretti. Ma mère était magnifique. Sans exagérer, c’était un mélange de Gina Lollobrigida et Sophia Loren. Elle est toujours très belle aujourd’hui. » Une idylle se noue. Mais la guerre d’Algérie sépare les amoureux, le temps d’un interminable service militaire. Qu’importe, Elena se débrouille pour rejoindre Alger.« Dans l’avion du retour, nous sommes deux, confie le garde des Sceaux. Elle me porte en elle. »

Le couple est enfin réuni, mais le père d’Eric Dupond-Moretti est rapidement touché par un cancer. Il a 26 ans. « Un coup de tonnerre dans nos vies, se souvient le ministre de la Justice. J’avais quatre ans et demi seulement, mais je garde des images de lui très précises. Comme cette visite que je lui ai rendue à l’hôpital de Villejuif. Il était dans un immense dortoir. Posé sur sa table, il y avait un yaourt qui me faisait envie. Il était terriblement amaigri, mes grands-parents m’ont fait comprendre qu’il valait mieux qu’il le mange, lui. Il a préféré me le donner. » Eric Dupond-Moretti se souvient aussi de cette promenade où on l’avait entraîné pour faire diversion, le jour des funérailles de son père. « Les enfants comprennent tout », glisse-t­il. Il garde aujourd’hui précieusement la médaille que son père, ouvrier métallurgiste, lui avait forgée et sur laquelle il avait gravé le nom du héros d’Eric : Thierry la fronde. « Un père absent est un salaud. Un père mort, c’est un père sublime, s’émeut-­il. Je garde un lien puis­sant avec lui. Je crois aux forces de l’esprit. »

Sa vocation d’avocat a trouvé sa source dans un autre drame familial : l’assassinat de son grand­-père italien, découvert sans vie, le long d’une voie ferrée. « Aucune enquête n’a alors été menée. Trop peu de cas fait de la disparition de cet immigré, s’insurge l’ancien ténor du barreau. C’est l’injustice originelle. » L’homme s’est donc forgé un destin tout en pansant ses plaies. La présence bienveillante d’Elena l’a aidé. Un long voyage avec elle en Italie, où il a appris la langue, et renoué avec ses racines, a aussi beaucoup compté. Les grands-­parents paternels d’Eric Dupond­-Moretti ont également été un soutien sans faille. « Mon grand-père était un homme infiniment doux. Et ma grand-mère une femme exceptionnelle, qui fumait, avait sauté en parachute et était une cruciverbiste de haut niveau. C’est grâce à elle que je me suis construit au travers des mots… et que je clope ! ». Un jour, le jeune Eric découvre une boîte en métal remplie de papiers. Des lettres de remerciement d’enfants juifs, cachés par sa grand­-mère, pendant la guerre. « Je n’ai jamais pu remettre la main sur cette boîte, regrette­-t-­il. J’ai pourtant remué ciel et terre ces derniers temps. Je voulais savoir ce que ces enfants étaient devenus. » Lui, le fils d’une immigrée, est devenu garde des Sceaux. Il n’a finalement qu’un regret : que ses deux garçons, aujourd’hui adultes, n’aient pu apprendre l’italien.

Crédits photos : Jean-Marc Lhomer / Bestimage

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