Camille Cottin : "C’est difficile de se débarrasser de cette petite voix qui vous dit que vous n’êtes pas à la hauteur"

Interview.- Révélée par Dix pour cent, l’actrice est à la conquête de Hollywood. Partenaire de Matt Damon dans Stillwater, elle est attendue dans House of Gucci, avec Lady Gaga. Rencontre avec une discrète flamboyante.

On l’imagine confiante, bavarde, cash, éparpillée, toujours à 200 %. En cause, la célèbre Connasse sans filtre qui la révélait, et Andréa, l’irrésistible héroïne au caractère bien trempé de Dix pour cent qui asseyait sa popularité. Mais Camille Cottin est une actrice de composition, une vraie, aux antipodes de ces personnages cultes. Silhouette gracile dans un tailleur vert accentuant son regard d’opale, timide, cherchant ses mots, elle ne dégage qu’hésitations et douceur ce jour-là, au dernier Festival de Cannes. Elle y présentait, hors compétition, Stillwater, thriller romantique de Tom McCarthy. Son premier grand rôle américain, au côté de Matt Damon. Pour le réalisateur de Spotlight, elle interprète une actrice, mère célibataire d’une adorable fillette, qui ravit le cœur d’un foreur de pétrole d’Oklahoma venu à Marseille pour essayer d’innocenter sa fille, emprisonnée pour meurtre aux Baumettes.

Après une apparition dans Alliés, avec Marion Cotillard et Brad Pitt, Camille Cottin fait ainsi son entrée dans la liste étroite des Françaises se hissant en tête d’affiche aux États-Unis. De quoi lui donner un peu de morgue ? Certainement pas. Le doute semble ne jamais la quitter. Sûrement est-ce là son moteur. Pour pallier le trac, elle travaille avec ardeur, qu’il s’agisse de comédies délurées (Larguées), d’une série au succès mondial (Killing Eve) ou des récits intimistes Chambre 212 ,Les Éblouis ou Mon légionnaire ,de Rachel Lang, où elle sera la femme du soldat Louis Garrel (sortie le 6 octobre). Huit ans seulement après Connasse, la jeune quadra connaît déjà le luxe des grandes actrices : le choix. Dans son propre pays, bien sûr, avec, désormais, des ouvertures à l’étranger. L’ascension est fulgurante. Et d’autant plus méritée qu’elle n’altère en rien son humilité et sa profondeur.

En vidéo, “Stillwater”, la bande-annonce

Madame Figaro. – Comment atterrit-on dans un film américain avec Matt Damon ?
Camille Cottin.
– Grâce à Stéphane Foenkinos, ma bonne étoile, qui, déjà, avait soufflé mon nom pour un petit rôle dans Alliés, de Robert Zemeckis. Avant d’être réalisateur avec son frère, Stéphane était directeur de casting : il connaissait Tom McCarthy et lui a parlé de moi pour Stillwater. Par chance, la productrice aimait aussi Dix pour cent. Les essais ont suivi… J’ai tout de suite adoré ce personnage qui crée le lien, fédère, soigne, incarne la tolérance, l’ouverture d’esprit et la curiosité dans notre société individualiste. Elle n’a aucun préjugé parce qu’elle a compris quelque chose d’essentiel : nous sommes le fruit d’une éducation et d’un environnement qui, parfois, nous induisent en erreur, mais nous pouvons évoluer au contact des autres. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les crispations et les idées arrêtées du personnage de Matt se dénouent au contact de trois femmes… Un détail d’autant plus marquant que le scénario est signé par quatre hommes, qui posent aussi un regard très actuel sur les familles monoparentales. Comme quoi, les curseurs se déplacent.

Votre personnage, une actrice, est très empathique. Est-ce le propre de votre métier ?
Absolument. Quand on joue, il faut essayer de comprendre son personnage, mais aussi entrer dans l’univers d’un auteur. Si l’on juge celle que l’on incarne, ou que l’on remet tout en question, c’est un frein à la collaboration et à l’interprétation. Un acteur ou un auteur doit avoir la curiosité de l’autre, de son histoire, de sa culture. En ce qui me concerne, je crois qu’avoir vécu à Londres de mes 12 à mes 17 ans a élargi mes horizons. J’ai vite compris que voyager, c’était prendre de la distance par rapport à sa vie : comme les gens que vous rencontrez ne savent rien de vous, vous pouvez partir d’une page blanche. Être actrice, c’est prolonger ce voyage, c’est aussi se réinventer, rôle après rôle.

Comme votre personnage, accordez-vous votre confiance facilement ?
Je crois être assez instinctive : certaines personnes me toucheront immédiatement, d’autres m’imposeront une distance. Je suis sensible aux énergies, et j’ai l’impression de savoir tout de suite si la personne en face de moi me permettra d’être moi-même. Être actrice a sans doute accentué cette hypersensibilité à ce que dégage un corps, une voix.

Camille Cottin. (Cannes, le 8 juillet 2021.)

Camille Cottin et Matt Damon. (Cannes, le 8 juillet 2021.)

Camille Cottin. (Cannes, le 8 juillet 2021.)

Camille Cottin. (Cannes, le 8 juillet 2021.)

“Tellement de réalisateurs américains me font rêver”

Avez-vous immédiatement été à l’aise avec Matt Damon ?
Quand il est arrivé à la première lecture, avec ses yeux bleus perçants, j’étais très intimidée. Mais dès que nous avons commencé à travailler, tout a été simple. Matt est un acteur stupéfiant, capable d’être dans l’énergie de son personnage en une fraction de seconde, bien qu’elle soit très différente de la sienne. Dans la vie, il dégage quelque chose de très positif, de rieur, de généreux, là où son personnage est assez taciturne.

Hollywood vous a repérée grâce à Dix pour cent. Vous associe-t-on systématiquement à Andréa là-bas ?
Sans doute, mais en France aussi. Or, c’est le tempérament du personnage de Stillwater qui se rapproche le plus du mien. Il y a dans ce rôle une douceur que je n’avais pas ou peu eu l’occasion d’exploiter. Elle a quelque chose de joyeux, de chaleureux, d’ouvert, qui me correspond aussi. Et, comme elle, j’adore l’idée de la tribu, du collectif.

Y a-t-il chez vous un rêve américain ?
Très franchement, oui. Tellement de réalisateurs américains me font rêver. Ma petite sœur, qui est plus pointue que moi et a fait la Femis, était une fan absolue des Demoiselles de Rochefort. Moi, j’étais plutôt Grease et Autant en emporte le vent. Je vouais un amour inconditionnel au cinéma hollywoodien. Je fantasmais sur leurs films comme je fantasme sur le théâtre anglais ou le cinéma hispanophone. Si Pedro Almodóvar nous lit… Ou Sebastián Lelio. Je parle espagnol, au cas où…

En vidéo, Camille Cottin décrit son personnage dans “Stillwater”

Plus sérieusement, je suis heureuse de sortir de mon contexte, de découvrir d’autres façons de travailler. J’adore, par exemple, l’approche du jeu anglo-saxon, qui est très physique. Ils aiment se transformer, à travers un look, un corps, un accent… Cela me rappelle mes années de théâtre : j’aimais déjà me travestir, porter des masques. Dans House of Gucci, de Ridley Scott (sortie le 24 novembre, NDLR), où je joue la deuxième petite amie du héros, Adam Driver, j’ai travaillé en ce sens avec un coach. Ceci étant dit, ce sont avant tout le projet et le réalisateur qui me portent, et je suis très heureuse des films qu’on me propose en France, comme Mon légionnaire, de Rachel Lang, qui, selon moi, est déjà une très grande réalisatrice.

Tourner à l’étranger implique-t-il de quitter son cocon ou de le déplacer ?
J’ai deux enfants et je serais heureuse de leur offrir l’opportunité de grandir un temps à l’étranger. C’est merveilleux de pouvoir changer de décor et de culture, comme je l’ai fait adolescente en Angleterre. Mon conjoint adore voyager et, comme il est architecte, il peut construire des maisons partout.

Hollywood s’entiche régulièrement d’actrices françaises. Redoutez-vous de devenir la Frenchie du moment ?
J’adorerais retravailler aux États-Unis, mais j’ai conscience qu’ils n’ont pas besoin de moi : ils ont quelques talents à domicile ! Si je ne suis qu’une passade, j’en aurais tiré le meilleur.

Ce qui frappe à votre contact, c’est votre timidité. Ne l’avez-vous pas surmontée avec ce qui vous arrive ?
Il est difficile de se débarrasser de cette petite voix qui vous dit que vous n’êtes pas à la hauteur, mais j’ai compris que le travail permettait de la faire taire ou d’en réduire la portée. Il faut croire en soi pour être libre dans son jeu. Mais chaque rencontre avec un réalisateur et une histoire implique une part d’inconnu qui peut générer du stress. Sur Dix pour cent, j’ai donné la réplique à des acteurs aux carrières légendaires et beaucoup avaient le trac. Peut-être est-ce finalement essentiel pour se dépasser ? Je me souviens aussi de Marion Cotillard dans Alliés. Dès le premier jour, et bien qu’il s’agisse d’un gros film hollywoodien, elle était très ouverte, discutait avec tout le monde, souriait. Mais, quand on l’a appelée pour sa première scène, elle s’est mise à trembler. J’ai eu un coup de cœur immédiat : malgré la peur, elle ne s’était pas enfermée dans sa bulle et restait tournée vers les autres. Cela m’impressionnait et me rassurait : cette immense actrice avait, elle aussi, le trac.

Vous avez fondé Malmö Productions avec votre amie Shirley Kohn. Sur quels projets travaillez-vous ?
Nous développons des projets de documentaire, notre ADN premier, et discutons de fictions avec toujours la même approche : accompagner des films sur des enjeux en phase avec nos convictions, comme le droit des femmes ou la justice sociale. C’est aussi ce que j’essaie de faire en tant qu’actrice. Quand je lis un scénario, je suis très vigilante sur les questions de représentation, par exemple je regarde comment sont traités les autres personnages féminins. J’avais été très touchée par les réactions de la communauté LGBT quand Andréa, dans Dix pour cent, est devenue la première héroïne lesbienne assumée d’une fiction française, en prime time. Une héroïne qui, par ailleurs, n’est pas définie que par son orientation sexuelle et donne à voir un autre modèle familial… J’ai compris grâce à elle qu’un choix de rôle n’est pas anodin, et j’aimerais continuer à être le vecteur de valeurs auxquelles je crois.

Stillwater, de Tom McCarthy, avec Matt Damon… Sortie le 22 septembre.

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