Avec "Mise à feu", son premier roman, Clara Ysé embrase la rentrée littéraire

C’est un premier roman et c’est une révélation : déjà chanteuse et performeuse de haut vol, l’artiste française nous emporte dans une belle histoire d’amour et de ténèbres.

Leur mère, l’Amazone, est à la fois aimante et enchanteresse. Lorsqu’elle disparaît une nuit d’incendie, Nine et Gaspard, les personnages de Mise à feu se retrouvent seuls. Ou presque, car ils sont hébergés par un oncle de plus en plus difficile à supporter. Heureusement, il y a une amie pie, la musique et des lettres qui, parfois, redonnent l’espoir… Avec ce roman sensible et mélodique, la chanteuse confirme d’ores et déjà un style singulier, en parallèle de son premier EP, Le monde s’est dédoublé, paru en 2019. On pense, forcément, à l’absence de sa propre mère, la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, décédée en sauvant de la noyade un petit garçon, en 2017. Mais on se laisse porter, très vite, par la joie de vivre qui transpire, page après page, d’une Mise à feu qui nous apprend à conjurer notre mélancolie.

Clara Ysé avec son père, son frère et la pie

Vie sauvage

Madame Figaro. – Comment pourrait-on résumer Mise à feu ?
Clara Ysé.-
C’est l’histoire d’un frère et d’une sœur, âgés de six et huit ans au début du livre. Quand leur mère organise une immense fête pour le passage du millénaire, un incendie se déclenche à minuit. Elle fuit les flammes avec ses enfants et les dépose chez leur oncle, surnommé le Lord. Le lendemain matin, elle n’est plus là… On suit alors Nine et Gaspard jusqu’à l’adolescence, et on découvre comment ils sont sauvés par le monde parallèle qu’ils se créent et leurs amitiés.

Par quoi a été nourrie l’écriture de ce roman ?
Par des images intérieures, très fortes. Des paysages, des personnages, des souvenirs sensitifs… Par le cinéma, aussi, notamment tous les films avec des duos puissants, de Thelma & Louise à Sailor et Lula, portés par des échappées en bagnole, Ema, de Pablo Larraín, un beau portrait d’une jeune danseuse. Mais aussi par la performeuse espagnole Ad So Ad So, qui fait brûler des voitures. M’intéressent les figures féminines liées à la bestialité, à la sauvagerie comme Princesse Mononoke. Enfin, il y a les paysages volcaniques d’une île où j’ai terminé l’écriture du roman. C’est un endroit très sauvage, avec beaucoup de rochers et peu de monde, c’est pour cela que ça me plaît.

Clara Ysé, photo de l’île volcanique italienne

Quels sont les livres qui vous ont accompagnée durant la genèse de votre premier roman ?
Pour Mise à feu, j’ai été très inspirée par Sous le volcan de Malcolm McLowry : on rentre vraiment dans la tête et la psyché d’un homme complètement alcoolique et fou d’amour. Il faut accepter de ne pas tout comprendre… Ça nous déplace, en tant que lecteur, et on sent très fort la présence du volcan. Je pense aussi à La maison de la force (Tétralogie du sang) d’Angélica Liddel. Cette autrice espagnole m’a beaucoup marquée car, à l’instar de Charles Bukowski, elle a une forme de violence qui peut parfois être insoutenable, mais à la mesure de la beauté qu’elle protège. J’aime aussi Virginia Woolf et des poétesses comme Marina Tsvetaïeva. Dans la littérature contemporaine, je lis surtout des femmes : Fatima Daas, Lola Lafont, Kae Tempest, dont j’ai particulièrement adoré l’essai Connexion, Adelaïde Bon, Iris Brey… En ce moment, les plumes sont plurielles et très excitantes.

La force des éléments

Pourquoi ce beau titre, Mise à feu ?
Pour plein de raisons, dont certaines m’échappent… Dès le départ, il s’est imposé. Car j’aimais le lien entre la mise à feu et la mise à nu, qui ont en commun le mouvement – ce dont traite le roman. Le feu, c’est une double symbolique. Le feu du premier chapitre détruit tout, car tout ce que connaissent Gaspard et Nine n’existe plus, mais ils en font un feu régénérateur et créent leur propre trajectoire. Il y a un rapport filé entre les éléments, aidé par la chanson Wild is the Wind de Nina Simone. Nine a un rapport au monde de haute sensibilité et très synesthésique. Pour moi, les éléments ramènent l’écriture à quelque chose de physique, de sensitif, d’archaïque… Enfin, j’avais envie que mon premier roman s’appelle Mise à feu, pour ce côté un peu magique.

Clara Ysé recevant son livre “Mise à feu”

Vous êtes chanteuse et musicienne. Cela est-il important pour votre écriture romanesque ?
Oui, énormément. Depuis toute petite, la poésie me semblait très proche de la musique. Laquelle a été mon premier territoire de liberté. Si je ne l’avais pas exploré, je n’aurais pas exploré l’écriture. Et dans le livre, la musique est l’endroit protégé où les personnages se rejoignent, celui qui leur permet de vivre dans un contexte violent, c’est un langage qui réunit. C’est a posteriori que je réalise le lien entre mon roman et mes nouvelles chansons, qui s’est construit de manière totalement consciente.

Quelques mots sur ce premier album, très attendu ?
J’avais envie d’être accompagnée, ne pas me perdre sur le fait de tout faire, d’avoir un regard extérieur. J’ai fait des essais avec différentes personnes et rien ne marchait ! Jusqu’à ce que je rencontre le producteur Ambroise Willaume, alias SAGE. Nous avons tous les deux une formation classique et notre langage est commun, donc la communication est facile. Et on rit ensemble, ce qui est précieux !

Les femmes qui vous inspirent ?
Cela passe beaucoup par les voix. J’ai commencé une formation lyrique très jeune, et avoir accès à des timbres très puissants m’a durablement marquée. En dehors de ma mère, une figure de puissance et de liberté très forte, il y a Björk, Janis Joplin, Mercedes Sosa, Nina Hagen, Lhasa, Chavela Vargas, une chanteuse mexicaine dont la voix rocailleuse, grave, masculine dans ses codes, ne l’est pas en réalité. En l’écoutant, j’ai compris que c’était possible de chanter différemment des autres, d’exprimer une voix autre que policée.

Mise à feu, éditions Grasset, 198 pages, 18 €.

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