Avec "Blue Skies", le photographe Anton Kusters documente l'Holocauste et la fragilité du souvenir

À Arles, le photographe Anton Kusters a choisi de représenter l’éprouvante période nazi en photographiant le ciel bleu qui surplombe de chaque camp de concentration. Sur des Polaroids qui soulignent le caractère éphémère de la mémoire.

Pendant 5 ans, Anton Kusters a réalisé un éprouvant voyage dans le temps. Le photographe a parcouru de long en large l’ancien Troisième Reich. Une épopée de 177.828 kilomètres. Son but : localiser tous les sites des camps de concentration nazis. Kusters en a répertorié 1078, mais de nombreux camps restent encore à découvrir.

Le projet de Kusters : la représentation mentale d’un traumatisme et la manière dont un souvenir peut être conservé avant de disparaître. Il voulait photographier au Polaroid le ciel bleu au-dessus de chaque camp. Ces images finiront par s’effacer, mais le nombre des camps, lui, demeurera. Chacune d’entre elles porte le nombre de victimes du camp et sa géolocalisation. «Je commençais par trouver une vague description d’un camp, et ensuite je faisais une recherche avec Google Earth. Le plus difficile a été de trouver les conditions météo parfaites», a expliqué le photographe qui utilisait des images satellite infrarouge en temps réel pour déterminer les conditions climatiques au moment où il photographierait. «C’était une condition essentielle pour mon projet. Regarder le ciel, détourner le regard – de ces sites, des fosses communes – est une réflexion sur la manière dont nous avons détourné le regard à un moment donné de l’histoire et comment, d’une certaine manière, nous continuons à le faire.»

Anton Kusters, Vue d’installation au musée du mémorial de l’Holocauste des États-Unis, Washington DC, 2019.

La mémoire estompée

L’utilisation de films Polaroid est essentielle au projet. Comme notre mémoire des faits qui se sont produits entre 1933 et 1945 s’estompe, les images auront tendance à disparaître en fonction des conditions d’exposition. Chaque fois que le projet “Blue Skies” est exposé, le commissaire de l’exposition doit prendre une décision : le travail sera-t-il exposé dans un lieu où l’image, exposée à la lumière, s’effacera, c’est-à-dire qu’elle portera la cicatrice du lieu où elle a été exposée? Ou bien sera-t-elle enfermée de manière à être absolument protégée ? «Soit le projet est protégé, mais alors il n’est pas visible, ou bien il est vu, mais et il s’estompera et deviendra quelque chose de très différent», constate Anton Kusters.

En vidéo, retour sur le prix Women In Motion

Mesurer le temps

Ces 10.781 ciels bleus sont accompagnées d’un projet sonore de Ruben Samama qui dure 13 ans, soit les 4432 jours du régime nazi. Chaque victime des camps de concentration est symbolisée par une même note mécanique. Selon Ruben, pour que l’atrocité de ces meurtres nous frappe avec force, il était important d’être le plus neutre possible, d’éviter l’émotion.

Fred Richtin, ancien doyen de l’ICP (International Center of Photography), se souvient être allé, à New York, à une conférence de plusieurs heures durant laquelle l’oeuvre de Samama était diffusée. A la fin de la discussion, un nombre énorme de personnes avaient été assassinées dans cet univers parallèle de l’Holocauste créé par le musicien. «On pouvait demander le nombre exact des victimes.» Une œuvre qui prend une force supplémentaire en étant montrée dans le cadre magnifique et austère du Cloître Saint-Trophime.

Blue Skies, Anton Kusters. Cloître Saint-Trophime. Jusqu’au 29 août.

Source: Lire L’Article Complet