"Au départ, JFK voyait son épouse Jackie Kennedy comme un boulet"

Interview. – Dans son premier roman From Jackie, with love, à paraître le mercredi 9 juin, Hermine Simon explore le destin extraordinaire de Jacqueline Kennedy-Onassis à travers le regard de l’ex-première dame, de la naissance de son style inimitable à sa rivalité avec Grace Kelly, en passant par l’assassinat de JFK et la perte de son premier enfant.

«Je savais que je paierais un lourd tribut en m’engageant avec John F. Kennedy, mais ce chagrin en vaudrait la peine.» Que l’on ne s’y trompe pas : ces confidences ne sont pas issues du journal intime de Jacqueline Kennedy-Onassis, mais d’un ouvrage ultra-documenté. Dans son premier livre From Jackie, with love (1), à paraître le mercredi 9 juin aux éditions Charleston, Hermine Simon revisite le destin extraordinaire de l’ancienne First Lady. Avec un parti-pris original : aborder son parcours sous forme de mémoires fictives, entièrement rédigées à la première personne.

Durant quatre ans, l’auteure s’est glissée dans la peau de cette icône américaine – jusqu’à fumer les mêmes cigarettes que l’ex-épouse de JFK. L’écrivain assimile son approche à «un travail d’acteur». «J’ai regardé beaucoup d’interviews et de films d’époque sur la famille Kennedy, confie-t-elle. J’ai étudié les mimiques, la manière de s’exprimer, ainsi que la gestuelle de Jacqueline Kennedy-Onassis. J’ai parcouru le livre Les années Maison-Blanche, qui évoque son impact décisif sur l’histoire de la mode. Tout cela m’a aidée à entrer dans la peau du personnage.» À la clé, un livre pointu, et l’espoir de percer, enfin, le mystère Jackie Kennedy.

L’assassinat de JFK

Dans “From Jackie, with love”, Hermine Simon retrace le parcours de Jackie Kennedy à travers le regards de l’ex-première dame. (2021.)

Y a-t-il eu des moments que vous avez trouvés particulièrement difficiles à relater ?
L’assassinat de JFK a été éprouvant à écrire. Pendant une matinée entière, j’ai dû regarder le film de Zapruder (un court-métrage amateur qui montre l’assassinat en temps réel de l’ex-président, survenu le 22 novembre 1963, NDLR), pour percevoir la manière dont Jackie Kennedy réagissait et se mouvait à l’intérieur de la voiture. Je voulais rédiger une description fidèle de ce moment, en me basant sur ce que l’on voyait dans la vidéo, et sur ce que la First Lady a confié par la suite. J’entendais raconter l’événement de manière sobre et, surtout, éviter de tomber dans un pathos dégoulinant.

«Je sombrais tel le Titanic dans les eaux noires et glacées», confie Jackie Kennedy après le décès de JFK. Dans votre livre, vous décrivez de manière détaillée la période de deuil qui a suivi les obsèques du 35e président des États-Unis. Comment l’ex-première dame a-t-elle vécu ces instants douloureux ?
Personne n’en a parlé publiquement à l’époque, mais Jacqueline Kennedy souffrait clairement de stress post-traumatique. Durant cette période, elle s’est révélée dans toute sa force psychique, même si elle était complètement détruite. Cette faculté qu’elle a eue d’occulter sa propre douleur pour organiser des obsèques en quelques jours est impressionnante. Après les funérailles, elle a développé une dépendance à l’alcool et aux médicaments, elle a fait des tentatives de suicide… Seule son inquiétude pour ses enfants la maintenait en vie. On voit là sa dimension profondément humaine. Cette période de deuil a fait ressortir l’une des parts les plus vulnérables et authentiques d’elle-même.

Le désarroi de Jacqueline Bouvier

Avant Jacqueline Kennedy-Onassis, il y eut Jacqueline Bouvier, fille d’un agent de change abîmé par les excès et d’une femme au foyer férue de mondanités. Quelle enfant était-elle ?
C’était une enfant volontaire, extravertie et dotée d’un fort caractère. Elle avait un côté autoritaire, elle imposait ce qu’elle voulait à ses cousins et à sa sœur. Sa pratique de l’équitation n’est pas du tout anodine. Elle traduit cette maîtrise de soi, ce besoin de contrôle que possédait déjà Jacqueline Bouvier. Ce que l’on sent, pourtant, c’est que cette personnalité, qui était très forte durant son enfance, est devenue beaucoup plus vulnérable après le divorce de ses parents, en 1940.

Vous évoquez dans le livre la rivalité entre Jacqueline Kennedy et sa sœur Lee. Comment est-elle née, et comment s’est-elle manifestée ?
Toute rivalité entre enfants prend racine dans le comportement de leurs parents. On sent clairement que le père des filles, John Vernou Bouvier III, préférait Jackie, et que leur mère, Janet Norton Lee, favorisait sa cadette. Au fil des années, Lee est demeurée dans ce système de compétition avec sa sœur. Elle n’a jamais supporté la célébrité de Jacqueline. Lorsque l’ex-première dame a entamé une relation avec Aristote Onassis, que Lee convoitait autrefois, cela a encore envenimé leurs rapports.

Comment s’est déroulée l’adolescence de Jacqueline Bouvier ?
Elle vivait à Hammersmith Farm, et à Merrywood, chez son beau-père Hugh D. Auchincloss, dans des bâtisses enchanteresses. C’était une ado plongée dans son monde imaginaire. Elle avait peu d’amis, privilégiait ses lectures et ses promenades équestres. Cet univers la protégeait de la réalité. Elle n’était pas très heureuse, car elle savait qu’elle n’était qu’une «pièce rapportée» dans une famille recomposée. Ses demi-frère et sœur James et Janet, que sa mère avait eus avec son second époux, allaient hériter de la fortune de Hughdie. Jacqueline, elle, n’hériterait de rien. Son propre père était complètement ruiné. Elle bénéficiait d’une éducation et d’un cadre luxueux grâce à son beau-père. S’il n’avait pas eu cet argent, elle n’aurait pu prétendre à la vie pour laquelle elle avait été élevée.

Une année en France

En 1949, elle part étudier en France durant un an. S’agissait-il là de ses derniers instants de liberté ?
D’après elle, cette année en France fut la plus importante de sa vie. Aux États-Unis, elle étouffait dans ce carcan de la bonne société WASP (protestante anglo-saxonne blanche, NDLR). Son séjour à Paris lui a permis de se reconnecter à qui elle était vraiment. C’est fabuleux l’enthousiasme que l’on ressent dans les extraits de ses lettres, et cet appétit qu’elle avait pour la culture, l’histoire et l’architecture françaises.

À la fin de ses études, Jacqueline Bouvier remporte un concours organisé par le magazine Vogue, qui lui propose de travailler six mois à Paris. Mais, sous la pression de sa mère Janet, la jeune femme décline finalement cette opportunité. Dans quelle mesure cette décision a-t-elle été un tournant dans sa vie ?
Après avoir refusé de s’envoler pour Paris, elle a un temps exercé le métier de journaliste pour le Washington Times-Herald. Elle se rendait régulièrement au Sénat, où travaillait le futur président américain. C’est ce qui lui a permis de conserver un lien avec JFK, après leur rencontre. Si elle avait accepté ce prix, elle serait devenue célèbre, mais pas dans le milieu de la politique. Elle se serait fait une place dans le monde de la mode. Et elle aurait été beaucoup plus libre et heureuse dans sa carrière.

Un clin d’œil du destin

Celle qui se promettait de n’épouser «aucun des jeunes gens avec lesquels elle avait grandi» a tenu cet engagement : elle est tombée amoureuse de l’outsider John Fitzgerald Kennedy. Comment l’a-t-elle rencontré ?
Jacqueline Bouvier a rencontré JFK chez un couple d’amis communs, les Bartlett. Elle a tout de suite senti qu’il aurait une influence «profonde et perturbante» sur sa vie. Par la suite, elle s’est souvenue qu’elle l’avait déjà croisé dans le train, lorsqu’elle était adolescente. Leurs retrouvailles étaient, quelque part, un clin d’œil du destin. Mais JFK n’appartenait pas au milieu dans lequel Jackie avait grandi. Les Kennedy étaient très méprisés par cette société WASP. D’abord, parce qu’ils étaient catholiques. Ensuite, parce qu’ils étaient Irlandais. Même si Jackie avait elle-même des origines irlandaises – que sa mère avait tout fait pour gommer -, sa famille considérait presque cela comme une mésalliance.

Comment John F. Kennedy a-t-il séduit Jacqueline Bouvier ?
JFK était quelqu’un d’irrésistible. Il était très intelligent et possédait beaucoup d’humour, des qualités importantes pour Jackie. Lors de la soirée devinette chez les Bartlett, ils se sont tout de suite bien entendus. Il y avait quelque chose de l’ordre du coup de foudre. Après, Jackie s’est montrée fine et ne l’a pas envahi de ses sentiments. Elle l’a laissé venir. Quand il appelait, elle ne décrochait pas. Elle le laissait rappeler. Ce n’était pas une cour ordinaire. John F. Kennedy n’était pas très doué avec les sentiments.

En témoigne la demande de mariage de JFK, qui fut très expéditive. «Lorsqu’il m’annonça, sur un ton désinvolte, qu’il souhaitait m’épouser, mes illusions de jeune fille se heurtèrent à son détachement, tant il semblait pressé de régler le dossier suivant», relate Jackie dans votre livre.
La bague de fiançailles n’a même pas été choisie par John, mais par son père, Joseph. Jackie Kennedy ne l’a jamais su. JFK était très désinvolte. Cela faisait son charme. Évidemment, Jackie n’imaginait pas qu’elle souffrirait autant à ses côtés.

Orgueil et rivalités

(De gauche à droite) Jackie Kennedy, Rainier et Grace de Monaco, et John F. Fitzgerald lors d’une visite officielle du couple princier. (Washington, le 12 juin 1961.)

Vous affirmez que Jackie Kennedy entretenait des griefs à l’égard de Grace Kelly. Pour quelles raisons ?
JFK avait vu les photos de mariage de Grace Kelly et Rainier de Monaco, en 1956. Il avait déclaré qu’elle était magnifique, et qu’elle aurait fait une parfaite Mme Kennedy. Cela a profondément blessé Jackie. Elle a par la suite entretenu une rancune tenace à l’égard de la princesse. Et ce, d’autant plus que les Kennedy et les Kelly s’étaient côtoyés durant leur enfance et leur adolescence. et que JFK avait eu un petit béguin pour Grace. L’épouse de Rainier cristallisait toutes les frustrations amoureuses que Jackie subissait. Elle s’est montrée assez dure avec Grace Kelly qui, au demeurant, n’était pas une mauvaise personne. La première dame a ainsi expédié un dîner officiel avec le couple de Monaco, venu lui rendre visite aux État-Unis. Elle a aussi fait renvoyer les cadeaux que Grace Kelly avait offert à ses enfants, au moment des funérailles de JFK. Quand elle l’a recroisée, dans les années 1960, elle l’a tout bonnement snobée.

De manière générale, comment réagissait-elle aux infidélités de JFK ?
Jacqueline buvait beaucoup. Parfois, elle se disputait avec JFK au sujet de ses infidélités. D’autres fois, elle faisait comme si elles n’existaient pas. D’autres encore, elle pliait bagages. Selon elle, ce qui fonctionnait le mieux avec JFK, c’était les bouderies. Elle partait donc faire du cheval pendant deux jours, et s’isoler à la campagne avec ses enfants. Lorsqu’elle a appris que Marilyn Monroe allait chanter pour JFK au Madison Square Garden, elle a claqué la porte de la Maison-Blanche.

Un style inimitable

Comment a-t-elle vécu l’élection de de JFK ?
Elle a ressenti de la joie… et une énorme angoisse. La nouvelle première dame ne voulait pas que ses enfants soient exposés à ce point au regard du public, ou bien suivis en permanence par des membres des services secrets. Elle a eu l’impression de devenir, à 31 ans, un «bien public», comme elle le disait. Cependant, elle ne pouvait aller à l’encontre du destin de son époux. Jackie Kennedy avait de l’ambition, elle voulait qu’il réussisse, même si c’était pour elle une charge immense.

Contre toute attente, elle finit même par faire de l’ombre à son époux. Elle concquiert, entre autres, les Américains, Charles de Gaulle et Elizabeth II. Le 35e président des États-Unis s’attendait-il à ce que son la première dame lui vole à ce point la vedette ?
Au départ, JFK voyait son épouse comme un boulet. Il la trouvait trop élitiste. Il déplorait qu’elle aime à ce point les couturiers. Et puis, pendant la campagne, il a réalisé que sa personnalité plaisait aux gens. Finalement, Pat Nixon (l’épouse de Richard Nixon, NDLR) fédérait moins que Jackie Kennedy. Sans compter le talent du styliste Oleg Cassini, qui a déclenché un véritable engouement autour du style de la future première dame.

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Comment Oleg Cassini a-t-il mis au point cette véritable politique du vêtement ?
Le styliste a tout de suite imaginé Jacqueline Kennedy en princesse égyptienne. Il admirait ses grands yeux et ses épaules un peu carrées. Oleg Cassini avait travaillé comme costumier pour les studios de la MGM. Il y avait donc un aspect cinématographique dans sa manière de concevoir les robes de Jackie. Les pillbox hat, colliers de perles, grosses lunettes et tailleurs de la First Lady ont, par ailleurs, marqué l’histoire de la mode.

Vous évoquez dans votre ouvrage un autre événement tragique de la vie de Jackie Kennedy : la perte de son premier enfant, Patrick. Comment avez-vous procédé à l’écriture de ce passage difficile ?
À l’époque, le mariage des Kennedy battait de l’aile. Jackie voulait vraiment donner naissance à un enfant. Elle subissait la pression constante de sa famille et du clan Kennedy. Ce passage sur le décès de son fils est très touchant. Il témoigne aussi du côté désinvolte et égoïste de John F. Kennedy qui, de son côté, est parti faire du voilier avec ses copains et plusieurs femmes, laissant Jackie livrée à elle-même, face à la perte de leur bébé.

Le déclin d’Aristote Onassis

Après le décès de JFK, Jacqueline Kennedy a débuté une relation avec le milliardaire Aristote Onassis. Pourquoi leur couple a-t-il été à ce point décrié ?
Les Américains avaient mis Jackie sur un piédestal. La voir en compagnie de cet homme trois fois plus vieux qu’elle leur était insupportable. Cela équivalait pour eux à l’image de la princesse et du crapaud. Les réactions des médias ont été très violentes. Jacqueline a assumé son choix. Elle avait des affinités avec Aristote Onassis, mais elle n’était pas amoureuse de lui comme elle l’était de JFK. Et ses motivations n’étaient pas les bonnes. Elle entendait avant tout assurer la sécurité de ses enfants, ce que pouvait lui garantir le milliardaire. Aristote Onassis, lui, était fasciné par cette veuve à la renommée mondiale, et agissait comme si elle était son trophée. Il était ravi d’être en couple avec l’ancienne première dame.

Leur relation s’est achevée de manière chaotique…
Leur union battait de l’aile avant la mort d’Onassis (en 1975, NDLR), dont l’état s’était beaucoup dégradé dans les derniers instants de sa vie. Il accusait Jackie du décès de son fils, soutenait qu’elle portait malheur parce qu’elle était une Kennedy. La perte de son enfant lui a fait perdre complètement pied, et leurs différences de culture, d’éducation et de génération n’ont fait que s’exacerber. Sans compter les interventions de Christina, la fille d’Onassis, qui était très jalouse de Jackie.

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Une paix retrouvée

Quel portrait pouvez-vous dresser de Caroline et John John, les enfants de Jackie Kennedy ?
Caroline était très proche de son père. Après l’assassinat de JFK, la petite fille est devenue mélancolique et réservée, un peu comme sa mère durant son enfance. John John, quant à lui, avait beaucoup de charisme, mais souffrait d’un déficit de l’attention. Sa mère était la seule qui réussissait à le canaliser. Après l’assassinat de JFK, Jackie les a emmenés chez le pédopsychiatre. Elle les a également soustraits aux réunions de la famille Kennedy, car elle ne voulait pas qu’ils subissent la mauvaise influence de leurs cousins. Malgré la pression engendrée par le fait d’être des Kennedy, Caroline et John John ont peu à peu relevé la tête. Depuis, Caroline vit toujours à New York. Elle a un temps occupé le poste d’ambassadrice du Japon, qui lui a été attribué par Barack Obama. John John est, de son côté, décédé dans un accident d’avion en 1999 avec son épouse.

Après une existence tourmentée, Jackie Kennedy a-t-elle fini par trouver la paix ?
À la fin de sa vie, malgré la maladie (elle souffrait d’un cancer du système lymphatique, NDLR), Jackie était très heureuse. Son dernier compagnon, l’homme d’affaires et diamantaire Maurice Tempelsman, l’aimait et la respectait. Il n’était pas question de rapports de pouvoir. Cette relation fut pour elle la plus épanouissante de sa vie. Tous deux cultivaient un véritable respect mutuel, bien que le grand amour de Jackie soit demeuré JFK. Elle s’était également accomplie dans l’univers professionnel, en devenant éditrice. Jackie avait enfin trouvé une paix et une sérénité qu’elle n’avait jamais connues auparavant.

(1) From Jackie, with love, d’Hermine Simon, paru le 9 juin 2021, Éd. Charleston, 288 p., 19 €

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